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Dark Tiger de William G. Tapply




Voila un ouvrage qui vous donnera peut être envie de tout lâcher , attraper votre tente et canne à pêche et foncer taquiner la truite au beau milieu du Maine et suivre Stoney, votre irrésistible guide à travers cette nature somptueuse mais sauvage comme seul William G Tapply sait la décrire.

Il y a de cela sept ans, Stoney Calhoun s'est réveillé dans un hôpital pour vétérans, amnésique mais doté de talents inexpliqués ( capacité pour les langues, maniabilité et expertise des armes, combat au corps à corps , etc...)
Depuis, il vit tranquillement, en travaillant comme guide de pêche à temps partiel et est co-propriétaire d'un magasin d'appâts locaux avec la belle Kate Balaban, attendant de l' éventuel touriste qu'il se perde devant leur boutique.

Un énigmatique homme au costume sombre, vient régulièrement le trouver pour s'assurer qu'il n'a pas retrouvé la mémoire. Mais cette fois ci, lorsque le forçant à un énième et ultime retranchement , il tente de mettre en danger sa nouvelle existence - existence qu'il a difficilement et fragilement battit - Calhoun se voit contraint d'enquêter sur le meurtre d'un agent gouvernemental retrouvé mort au nord de l'État du Maine.
Il doit alors prendre la place d'un guide de pêche à Loon Lake Lodge, un luxueux hôtel situé en plein coeur des espaces sauvages de cet état aux paysages somptueux et bruts du Nord-Est des États-Unis.
Avec ce troisième et  ultime volet des aventures de Stoney Calhoun ,après Dérive sanglante et Casco Bay, nous retrouvons une nouvelle fois ce bourru solitaire mais sympathique dans son enquête la plus dangereuse.

Le thème central du livre est plus qu'une enquête policière déclenchée par un double meurtre mystérieux, car comme souvent, l'enquête fournit le prétexte à une quête, ou plusieurs quêtes : la quête du personnage central frappé d'amnésie à la suite d'un accident (mais était-ce vraiment un accident ?) et qui n'a plus de passé, la difficile quête du bonheur pour ce personnage et la femme qu'il aime, la quête d'un mode de vie proche de la nature sauvage dans le nord-est américain.

Chez Tapply, la nature devient reine, dans toute sa plénitude, sa sérénité. Et ses dangers. A travers flots et dans la brume, l’intrigue, superbement menée, s’avère infaillible et aucun indice ne vient endiguer le rythme endiablé de l’enquête.
Tapply fait d'ailleurs partie d'une famille d'écrivains - les Jim Harrison ou Craig Johnson ( déjà cité plus haut dans le blog ) - pour qui le «nature writing» est une évidence, une façon d'être, tout imprégnés qu'ils sont de la culture populaire américaine, celle qui magnifie l'immensité, les terres infinies et intactes ou presque, et qui s'interroge sans cesse sur la relation de l'homme à l'environnement

Révélé sur le tard en France, avec "Dérive sanglante", "Casco Bay" ou "Dark Tiger" chez Gallmeister, William G. Tapply qui fait se côtoyer crimes horribles, découvertes macabres et paysages idylliques du Maine où se pratique avec passion la pêche à la mouche , est l' auteur d' une bonne vingtaine de romans policiers, tous en pleine nature, et collaborait à des magazines de pêche. Il est malheureusement décédé en 2009 et Dark Tiger est son dernier ouvrage.

Les éditions Gallmeister vous proposent d'ailleurs sur leur site un extrait des premières pages de cet ouvrage dont voici une copie ...Dépaysant ...




William G. Tapply
DARK TIGER


1



Stonewall Jackson Calhoun balayait le plancher autour du
présentoir des waders et des cuissardes lorsque la sonnette tinta
au-dessus de la porte, signalant que quelqu’un venait d’entrer dans la
boutique – Chez Kate, Appâts & articles de pêche. Calhoun jeta un
coup d’oeil à l’horloge murale. Il était presque deux heures, en ce mardi
après-midi gris et bruineux de la mi-mai.
Calhoun regarda en direction de l’entrée où il s’attendait à voir
Kate en train de secouer sa chevelure pour en faire tomber les gouttes
de pluie. Elle lui avait dit qu’elle serait de retour au plus tard vers midi
de son entretien mensuel avec les gens de l’établissement de soins
spécialisés de Scarborough dans lequel Walter, son mari, vivait – ou
plutôt mourait – depuis quelque temps.

Mais c’était Noah Moulton, et non Kate Balaban, qui se tenait dans
l’embrasure de la porte. Noah était un véritable jardin fleuri à lui tout
seul, avec sa casquette bleue des Portland Sea Dogs, son pantalon
de velours côtelé bordeaux, sa chemise de coton verte, ses bottes de
caoutchouc noires et son ciré jaune. Il faisait semblant d’examiner le
casier des cannes à mouche contre le mur près du comptoir.
Calhoun continua de balayer le plancher de pin tout abîmé. Il
savait que Noah Moulton désapprouvait ce qu’il appelait les “sports
san guinaires” – la pêche et la chasse, sans parler de la trappe – et il
n’était probablement pas venu au magasin pour acheter quelque
chose. Comme par ailleurs Noah n’entretenait que de très vagues
relations avec Kate Balaban et Stoney Calhoun, tous deux coproprié -
taires de la boutique, il ne s’agissait certainement pas d’une simple
visite amicale.

Par conséquent, à moins qu’il ne fût entré pour s’abriter de la pluie,
il ne restait qu’une seule possibilité : il était venu parler affaires. Noah
était l’agent immobilier qui s’était occupé de la location de cet endroit
où Kate et Calhoun avaient installé leur magasin. Leur bail arrivait à
expiration fin juillet. Calhoun se dit que leur propriétaire, un type
d’Augusta nommé Eldon Camby qui avait fait fortune en bâtissant
tout un empire de Burger King, avait l’intention de faire grimper leur
loyer une fois de plus et que Noah, qui touchait une commission au
passage, avait été chargé de leur annoncer la nouvelle.

— J’suis à vous dans un instant, Noah, dit Calhoun. Je finis juste
ça. Vous devriez jeter un coup d’oeil à ces nouvelles cannes Loomis. La
neuf pieds pour soie de six est particulièrement agréable.

Sans même se retourner, Noah agita la main.

— Prenez votre temps, Stoney.

Calhoun ramassa le tas de poussière, de boue séchée, de plumes de
coq, de poils de chien et de morceaux de fil métallique avec sa pelle et
le jeta dans la poubelle. Il posa le balai dans un coin et revint à l’entrée
du magasin où Noah Moulton, les mains derrière le dos, regardait par
la vitrine en direction du parking.

— Fait plutôt moche, hein ? dit Calhoun.

— Avant, le mois de mai était mon mois préféré, dit Noah,
toujours sans se retourner. Les fleurs, le soleil, les petits oiseaux. C’était
le bon vieux temps. Maintenant, je ne sais pas, le changement cli ma -
tique, le réchauffement de la planète, tout ça, on peut avoir des orages
ou des tempêtes de Nord-Est en mai. De la neige, de la neige fondue,
de la grêle. On peut jamais savoir. Vous vous souvenez, il y a quelques
années, cette tempête de neige le jour de la fête des mères, y en avait
une couche de trente centimètres sur les pieds de tomates que les gens
avaient déjà plantés.
Calhoun hochait la tête, mais en vérité, son bon vieux temps à lui
ne remontait pas plus loin que le jour où la foudre lui avait effacé la
mémoire. Cela faisait maintenant sept ans.

— Alors comme ça, vous balayez le sol vous-même, hein ? dit
Noah.

— C’est pas bien fatigant, et on dirait que je me débrouille pas
mal, répondit Calhoun en haussant les épaules.
Il exagérait son accent du Sud-Est du Maine, ce qui semblait
toujours agacer les gens du coin tels que Noah Moulton. Ils s’ima gi -
naient sans doute que Calhoun se payait leur tête. En fait, parler comme
un natif du Maine lui venait naturellement, même s’il avait grandi en
Caroline du Sud, à ce qu’on lui avait dit. Mais agacer un individu comme
Noah Moulton n’était pas fait pour lui déplaire non plus.

— J’espérais vous trouver tous les deux, Kate et vous, dit Noah.
Il continuait à regarder par la vitrine, et si l’accent de Calhoun
l’avait agacé, il n’en laissait rien paraître. Le parking du magasin était
vide, mis à part le vieux pick-up Ford tout cabossé de Calhoun, ainsi
qu’une berline quatre portes couleur étain, apparemment neuve et qui
devait appartenir à Noah. Elle avait l’air solide et raisonnable – le genre
de voiture qui correspond bien à un agent immobilier.

— Une tasse de café, ça vous dirait ? demanda Calhoun.
Noah se retourna vers lui.

— Je ne dis pas non. Noir, sans sucre, ça sera parfait.

— La cafetière est dans l’arrière-boutique. Venez, on va s’asseoir et
on pourra discuter. À moins que vous ne soyez intéressé par une canne
à mouche ?

— J’ai toutes les cannes qu’il me faut, répondit Noah.

Ce qui signifiait aucune, se dit Calhoun.
Il le précéda dans la petite pièce à l’arrière, où Kate et lui avaient
chacun leur bureau et où Ralph, l’épagneul breton de Calhoun, avait
son bol et son lit. Sur le bureau de Kate, il y avait un ordinateur, une
imprimante, un téléphone et un fax. À part cela, Kate n’y laissait jamais
rien traîner.
En plus de son propre ordinateur, qu’il n’utilisait presque jamais, et
d’un téléphone, le bureau de Calhoun était couvert de magazines,
de catalogues, de boîtes en plastique remplies de mouches, de scions
de cannes, de moulinets cassés, de morceaux de soies, de plumes de coq
et de poils de chevreuil teints.

Quand Calhoun et Noah Moulton entrèrent dans le bureau, Ralph
leva la tête, regarda les deux hommes, bâilla et poussa un soupir. Puis
il replaça son museau sous son moignon de queue et se rendormit.
Calhoun versa deux grandes tasses à la fontaine à café en inox dans
le coin et les posa sur son bureau. Il indiqua à Noah un fauteuil en bois
puis s’assit sur sa chaise à roulettes.

Noah se débarrassa de son ciré jaune en secouant les épaules. Il le
plia deux fois, puis tira le fauteuil jusqu’au bord du bureau de Calhoun
et s’y assit. Après avoir posé son ciré plié sur ses cuisses et sa casquette
de base-ball sur son genou, il se passa les doigts dans son épaisse
chevelure blanche. Il ouvrit la bouche comme s’il allait dire quelque
chose d’important. Puis il la referma. Il tendit le bras pour prendre sa
tasse de café, la porta à ses lèvres dans ses deux mains et en but une
gorgée. Il l’avala, puis reposa la tasse sur le bureau, il jeta un coup d’oeil
à sa montre, s’éclaircit la voix et leva les yeux vers Calhoun. Il sourit et
haussa les épaules.

Noah Moulton avait un torse étroit et des hanches larges. Bâti
comme une ampoule électrique.

— Bon, alors, qui est mort ? demanda Calhoun.

Noah secoua vivement la tête.

— Pour autant que je sache, dit-il, personne que nous connaissons
n’est mort récemment. Mais j’ai une mauvaise nouvelle, Stoney. J’ai
l’impression que je devrais attendre que Kate soit là pour vous en parler
à tous les deux. Mais j’ai un rendez-vous dans vingt minutes.

— On dirait que ça a un rapport avec ce local commercial, dit
Calhoun.

Noah Moulton acquiesça.

— Oui, monsieur. C’est cela. Je crois bien que M. Camby, qui est
le propriétaire de cet endroit, comme vous le savez, a eu une
proposition de quelqu’un qui veut l’acheter.

— Donc vous êtes venu ici pour voir si Kate et moi sommes prêts
à faire une offre ? Pour nous donner la priorité ? C’est ça ?

— Même pas, répondit Noah. L’affaire est déjà faite, on dirait,
Stoney. Vous devez être partis d’ici avec tout votre stock à la fin du bail.
Calhoun secoua la tête.

— Vous n’êtes pas sérieux ?

Noah opina.

— J’ai bien peur que si.

Calhoun secoua de nouveau la tête.

— Ça n’est pas bien. On est ici depuis… bon sang, Kate a
commencé à louer cet endroit il y a dix ans. Vous ne pouvez pas tout
simplement… (Il agita sa main en l’air.) Ça n’est pas bien, c’est tout.

Noah reprit :

— C’est écrit noir sur blanc dans votre bail. M. Camby est tenu de
vous donner un préavis de deux mois. Votre bail vient à échéance fin
juillet, on est juste à la mi-mai, voilà.

— Tout de même, ça n’est pas bien. (Calhoun lança un regard dur
en direction de Noah.) Et d’abord, vous êtes de quel côté, dites-moi ?

— Parfois je me retrouve des deux côtés, dit Noah.

— J’imagine que ça peut devenir sacrément embarrassant pour
vous, répliqua Calhoun.
Noah leva les yeux et eut un bref sourire, signifiant ainsi que le
sarcasme ne lui avait pas échappé. Il prit sa tasse de café et la reposa.

— Ne tirez pas sur le messager, Stoney. (Il se vissa sa casquette de
base-ball sur la tête, puis il se leva et enfila son ciré d’un mouvement
d’épaules.) Vous le direz à Kate, alors ?

— Et si on avait une petite conversation avec M. Camby ? dit
Calhoun.

— M. Camby n’apprécierait pas de se faire menacer, si c’est à ça
que vous pensez, répondit Noah.

— Je pensais que nous pourrions faire appel à sa bonté naturelle.
Kate et moi, on pourrait avoir envie d’acheter ce local nous-mêmes,
puisqu’il est à vendre.

— Vous pouvez toujours essayer, dit Noah. En admettant que
cette bonté naturelle à laquelle vous voulez faire appel existe vraiment
chez M. Camby. Vous pourriez aussi lui faire une offre par mon
entremise, si vous voulez, parce que c’est plus ou moins mon boulot
et que je ne le fais pas trop mal. Mais je suis sûr que monsieur Camby
ne sera pas plus réceptif à une offre qu’il ne le serait à des menaces.
(Noah secoua la tête d’un air attristé.) Il a déjà trouvé un accord et il
a signé les papiers pour conclure cette affaire. (Il tendit la main et la
posa sur l’épaule de Calhoun.) Je suis fichtrement désolé, Stoney. Si
vous voulez, je peux vous chercher un autre endroit. Qui sait ? Ça
pourrait être une bonne chose. Je pourrais vous trouver une boutique
plus grande, mieux située, avec un propriétaire plus agréable ?

Calhoun le regarda un instant, puis il se leva et se dirigea vers
l’entrée du magasin, ne laissant à Noah d’autre choix que de le suivre.
Lorsqu’ils furent à la porte, Calhoun se retourna et tendit la main.

Après une hésitation, Noah la serra.

— Alors, vous voulez que je commence à voir si je peux vous
trouver quelque chose ?

— Je peux pas vous empêcher de regarder, dit Calhoun, mais il
faut que j’en parle avec Kate, voir ce qu’elle veut faire et avec qui,
compte tenu de la situation.

— Ce n’est pas ma faute, Stoney, dit Noah en secouant la tête.
Calhoun lui tapota l’épaule.



— Ne vous en faites pas. Ça va s’arranger. Merci d’être passé.

Il saisit la poignée et ouvrit la porte.

Après le départ de Noah Moulton, Calhoun siffla Ralph et tous
deux sortirent sur la véranda devant la boutique. Calhoun resta à l’abri
sous le toit – une pluie battante et incessante s’était mise à tomber dans
la matinée, mais dans l’après-midi elle s’était transformée en une
bruine légère et brumeuse, suffisamment humide et froide, cependant,
pour être toujours désagréable. Il n’arrêtait pas de regarder dans la rue,
à droite et à gauche, se demandant où diable Kate pouvait bien être.
Ralph s’éloigna jusqu’au parking situé sur le côté. Il gratifia tous les
arbustes d’un reniflement tranquille et d’une brève giclée, puis il décida
qu’il n’y avait là ni perdrix ni caille, alors il reprit la direction de la
véranda en trottinant et donna un coup de museau sur la porte.
Ils entrèrent. Calhoun retourna dans son bureau pour vérifier que
Kate n’avait pas appelé pendant qu’il était dehors, mais il n’y avait
aucun message.
Il n’était pas vraiment impatient de lui annoncer que
leur bail était résilié par M. Burger King, mais il s’inquiétait un peu de
voir qu’elle n’était toujours pas rentrée de son rendez-vous au centre de
soins de Walter. Cela ne lui ressemblait pas de ne pas appeler s’il se
passait quelque chose.

Code 10 de Donald Harstad


Changez d'atmosphère: Au sombre New York et aux lumières de L.A ; préférez l'Iowa ,son silence et sa solitude ,son hiver et sa neige quasi permanente, ses immensités "désertiques", et ses difficultés à communiquer et à se déplacer...ça donne un ton réellement différent !

Carl Houseman est shérif en second du comté de nation , Iowa .Amateur de beignets et de café, fumeur et gras du bide , il est guetté par l’infarctus.Au poste , il est l'un des anciens , un sage respecté.
Mais la police, dans ces zones décentralisées du Middle west où la population est éclatée dans des milliers de fermes, a bien peu de moyens.

L’assassinat d’un policier chargé de repérer des plantations occultes de cannabis et du dealer qu'il était censé arreter, persuade rapidement Houseman de la présence sur place de groupes paramilitaires néo-nazis .
L’intervention immédiate des stups et du FBI, le contrôle jaloux de ses découvertes l’obligent à travailler tout en finesse pour poursuivre ses investigations.
Au programme une sombre histoire de drogue, une planque loupée, des petits dealers puis des plus gros pour finir ...L'Iowa  profond comme on ne l'attends pas.


Harstad a choisi pour décor l’Iowa où il a exercé trente ans les fonctions de shérif rural. Les attitudes et le comportement du héros Carl Houseman sentent tout à fait l'autobiographie.
Donald Harstad décrit des évènements et des processus qui paraissent tellement vraisemblables, d'une façon tellement juste ( telle la compétition entre les différents services de police , les milices paramilitaires et les anti-fédéraux), posée et dénuée de tout artifice, qu'on se pique au jeu au fil des pages, regrettant fortement que cela se termine.
L'écriture est tranchée ,sèche ,brut et quasi documentaire, très précise, presque chirurgicale, idéale pour décrire les milieux populaires quelques peu déjantés ou évolueront nos héros.

Harstad connait bien les rouages policier , les enquêtes de terrain et les faits divers sordides.Au premier abord, rien de bien révolutionnaire chez ce policier saisi, comme tant d’autres flics avant lui, par le démon de l’écriture. Pourtant, ces deux romans montrent qu’en matière de procédure policière, on a affaire à un maître. Le sous-genre du « procedural », lancé par Ed Mc Bain, avant d’être illustré brillamment par Joseph Wambaugh ou Patricia Cornwell, prend ici un coup de jeune.

Même s'il n'est pas nécessaire d'avoir lu les aventures précédentes de cette fine équipe, je ne peux que vous recommander de commencer par le premier de la série. En effet si les enquêtes sont totalement indépendantes, il est extrêmement intéressant de suivre l'évolution des personnages, surtout que le style sans fioritures d'Harstad ne s'attarde pas sur les détails.
On reste accroché aux basques du shérif pour la résolution de chaque affaire car chaque intrigue tient du vécu.
Cela pourrait être le récit laborieux d'un manuel de formation de la police, d'une étude de cas des différents codes utilisés , mais Harstad sait raconter ses années d'expériences.
Mais quoi de plus parlant que de découvrir vous même l'écriture brute d'Harstad , son grand sens de l'authenticité ,et faire connaissance avec le sherif Houseman, un homme simple mais sans concession .
Voici en lecture gratuite le premier chapitre offert par les éditions du cherche-midi ( en pdf sur leur site)
mais attention, ceci n'est pas un Ebook...



Code 10 

Donald Harstad


- 1



Je m' appelle Carl Houseman. Je suis shérif en second du comté
de Nation, dans l' Iowa, et doyen des enquêteurs de la brigade.
Doyen du fait de mes annèes de carrière, mais aussi doyen par
l' àge, un sujet qui commence à m' agacer doucement, quand on me
classe, d'emblèe, parmi les "seniors". Je viens tout juste de franchir
le cap de la cinquantaine, et je prends assez mal les allusions
que certains s' autorisent à formuler sur ma qualitè de " vieux flic".
En revanche, je vous parlerai volontiers des meurtres qui, vers la
fin de l' été 1996, ont empêché de dormir la population locale.

Tout a commencé le 19 juin, vers 15 heures. J'avais dècidé
d' aller ramasser les deux gars préposés à la surveillance d' un champ
de cannabis au coeur du parc Basil, une étendue boisée d' environ
sept cent cinquante hectares, tout en collines abruptes largement
couvertes de broussailles.

A 4 h 58, une de nos voitures avait déposé l' agent spécial Bill
Kellerman, de la brigade des Stups d' Iowa, ainsi que notre adjoint
Ken Johansen, dans l' immense parc d état, pas trop loin de la route
et du champ illègal, au creux d' une vallée particulièrement profonde.

Je n' y avais jamais mis les pieds, mais je connaissais l' endroit.
Il m' était arrivé, naguère, de participer à ce genre de mission, et
je n'étais que trop heureux d' y couper, cette nuit-là. On y crève de
chaud, on s' y emmerde comme des rats morts, et pour un rèsultat
plus que problèmatique.

Bill et Ken ètaient de bons éléments, avec une large expèrience
des Stups, et brûlaient de coincer les propriètaires du champ
repéré par l' hèlicoptère Huey de la garde nationale, dans le cadre
du dernier programme antidrogue. Présent à bord de l' hélico, Ken
avait signalé le fait à Bill. Tous deux s' étaient alors rendus sur
place, ou les attendaient une bonne centaine de plants en parfaite
santé. Ils comptaient bien, cette nuit, interpeller les cultivateurs.

Le but de l' expédition ? Veiller au grain jusqu' à  les prendre en
flag, lorsqu' ils viendraient arroser et bichonner leur pactole végétal.
Nous n' avions aucune idée de leur identité.... même s' il circulait pas
mal d' hypothèses.

J' avais choisi de me garer à un endroit haut perché, à plus de
deux kilomètres de nos agents en planque. Je ne pouvais pas les
voir, mais ma position élevée me permettait de garder un oeil sur le
champ et surtout de capter d' éventuels appels radio. Parqué à
l' ombre d' une vieille grange abandonnée, j' étais sur place depuis
une bonne heure, il faisait tiède et salement humide, mais dans un
souci de discrétion, j' avais stoppé la clim de ma voiture, et tentais
d' oublier la chaleur en travaillant à la maquette du voilier qui
meublait mes loisirs, à l' époque.

J' avais cessé de fumer, et je le regrettais amèrement. Je ne cessais
de transpirer, et je le regrettais encore davantage. J' avais emportè
quatre boîtes de soda dans une petite glacière. Trois pour trinquer
avec les copains, quand j' irais les récupérer. Et la quatrième pour
patienter. Ma portière était grande ouverte, mais il n' y avait même
pas un souffle de brise.

Je commençais à enrouler le filin qui rattachait la vergue de la
bonnette au bout-dehors quand j' entendis un drôle de petit bruit.
Comme une dètonation étouffée, puis une autre. Puis toute une
série comparable au démarrage d' une tondeuse à gazon. Je reposai
mon fil et me retournai vers le champ. Dans le silence retrouvé,
une légère bruine brouillait les contours du paysage.

Suivant des yeux le mince ruban de route empierrée qui menait
au futur point de ramassage, je tendis l' oreille, mais je n' aurais su
dire si ces drôles de bruits étaient venus de là-bas. Il y avait de
nombreuses fermes aux abords et des tas de tracteurs capables
de produire ce genre de pétarade. J' allais reprendre ma maquette
quand le bruit recommença de plus belle. Debout près de ma
voiture, j' explorai les environs du regard, sans rien dècouvrir
d' extraordinaire. De nouveau, le silence total.

" Maitland. Quatre ! " hurla tout à coup ma radio. Si fort que je
faillis bondir hors de ma peau.

Et pas de réponse. Apparemment, le central n' avait pas entendu
l' appel qui émanait du fond de la vallée. Quatre, c' était Johansen.
Selon les instructions reçues, il émettait sur le canal assistance.
Il m' avait paru hors d' haleine et passablement excité. Tenaient-ils
le ou les suspects ?

Micro en main, j' émis sur un autre canal :

- Maitland. Trois. Quatre appelle sur la chaîne assistance.

- Aucune réception jusque-là, Trois, riposta la douce voix
féminine.
Je lançai mon moteur et bouclai ma portière. Prêt à aller ramasser
Bill et Ken avant l' heure.

- MAITLAND. QUATRE. BESOIN D' ASSISTANCE.

La voix était plus excitée, plus chargée d' angoisse que jamais.
Je dévalai l' allée ravinée à toute vitesse. Le ou les suspects étaient-
ils en fuite ?

- Maitland. Quatre réclame assistance.
Enfin, au troisième essai :

- Parlez, Quatre ! Standard à l'écoute.

- MAITLAND. ICI, QUATRE. DIX -TRENTE-TROIS. JE
REPETE DIX -TRENTE-TROIS. AVONS ETE ATTAQUES.
A L' ARME AUTOMATIQUE. 688 HORS DE COMBAT.
BESOIN D' ASSISTANCE. TRES VITE.

Courte pause. Puis, toujours aussi calme, la réponse du standard :
- Reçu, Quatre. Noté dix-trente-trois. Un officier au tapis ?
- Dix-quatre.
- Maitland. A toutes les voitures. Dix-trente-trois. Un officier
au tapis. Possibilité d'armes automatiques.
En atteignant la route empierrée, je changeai de canal.
688 hors de combat ?

- QUATRE ? TROIS EN ROUTE. A MOINS DE DEUX
KILOMETRES.

Je branchai la sirène et plantai le gyrophare sur le toit de ma voiture
banalisée. Accélérai à mort en essayant de boucler ma ceinture.
Pour l' assurance. En cas d' accident.

Transmission brouillée. Gros problèmes de communication, sur
ce terrain vallonné. Un gars au tapis. Kellerman ? Ken lui-même ?
La terre était sèche. Il n' avait pas plu depuis un bout de temps,
et le nuage de poussière, au cul de ma voiture, battait tous les
records. Si quelqu' un avait descendu un flic, il n' allait pas traîner
dans le secteur. Je stoppai sur la route. Pas de poussière, nulle part.
Excepté la mienne qui se rabattait à ma suite et m' empêchait de
découvrir la vallée. Pas de nuage de poussière, donc pas d' autre
vèhicule.

- Ici, Trois. Dix-trente-trois.
Mon indicatif, suivi du code informant à la fois Maitland et
Johansen que j' étais au point de rendez-vous. J' empoignai mon
talkie-walkie et bouclai la voiture.

La voix de Johansen était calme. Trop calme.

-  Remonte la vallé, Trois. Ouvre l' oeil. Ils ont des mitrailleuses.
Et je pense qu' ils sont toujours là.
Merci du renseignement. J' ouvris mon coffre, en tirai mon
AR-15 avec trois chargeurs de trente coups. Des dealers armés de
mitrailleuses ? Dans ce parc ? Ou l' équipe avait-elle mis les pieds ?

J' étais en blue-jean, T-shirt bleu et tennis blanches, avec mon
arme de service sur la hanche droite. Pas exactement une tenue de
camouflage. Je chaussai ma casquette de base-ball bleu foncé marquée
du logo " USS Carl Vinson. CIN 70 " en lettres jaunes. Un peu juste pour
rechercher dans le sous-bois des suspects armès jusqu' aux dents.

Le vieil imper caoutchouté, de couleur verte, en rade dans
mon coffre depuis toujours ? C' était un peu mieux. La trousse de
premier secours réglementaire, au cas ou. Et le gilet pare-balles ?
Blanc, avec des bretelles blanches. Et pour comble, histoire de
rigoler, j' avais dessiné dessus une série de cercles concentriques au
marqueur rouge. Il faisait de toute manière beaucoup trop chaud
pour porter ce truc-là.

Je recollai le pare-balles dans son sac-poubelle et repris contact
avec Johansen, par talkie-walkie.

- Tu peux me dire ou tu es, Quatre ?
Après une pause, dans un souffle :
- Tout droit. Sur cent cinquante mètres à peu près. Ensuite,
tourne à droite. Par le petit sentier.
Puis, avec un léger dècalage :
- Fais gaffe.

Aucune des blagues habituelles en pareil cas. Je me sentais .
peu près aussi invulnérable qu'une pipe en terre dans un tir forain.
Après cinquante mètres de grimpette, l' herbe s' épaissit rapidement
et la broussaille se referma de part et d' autre, marquant la
naissance d' un étroit sentier. J' en escaladai vingt-cinq mètres avant
de me demander si c' était vraiment la meilleure chose à faire.
D' instinct, je m' écartai légèrement sur la droite avec l' intention de
me frayer un chemin dans le sous-bois.

Sous-bois, mon cul ! Cette saleté dépassait le mètre quatre-vingts
et la plupart des tiges, rameaux et ramifications avaient
l' épaisseur d' un de mes doigts, en plus raide. Impossible de progresser
là-dedans sans perdre un temps fou et faire plus de boucan
qu' un troupeau de buffles. Johansen avait raison. C' était par le
sentier ou rien.
Je m' y résignai, en calculant mes chances de repérer le premier
tout tireur à l' affut. Résultat proche de zéro. Je regrettais, du coup,
d' avoir laissé mon pare-balles au vestiaire.

Vingt-cinq mètres de plus et je balançai mon imper en marge du
sentier. Je suais abondamment, mon coeur battait à tout rompre, ma
respiration s' emballait. Mais j' avançais tout de même. Un des nôtres
au tapis. Je n' arrivais pas à y croire.

- Trois ? s' informa soudain mon talkie-walkie. Tu en es ou ?
- J'arrive, Quatre.
J'arrivais. Malade d' appréhension. De sueurs alternativement
chaudes et froides. D' épuisement. D' irritation des sinus.
J' avais réduit le volume. Quand Johansen parla de nouveau, sa
voix n' était plus qu'un chuchotement rauque.

- Je crois qu'ils sont partis. Je n' entends plus rien.
Ils, pas il. Et qu'il n' entende plus rien ne voulait pas dire qu'il
n' y avait plus personne.

- OK, Johansen. Kellerman ?
Je chuchotais, moi aussi.
- Bill est mort.
- Quoi ?
Difficile de l' entendre. A plus forte raison de le comprendre.
- Tu veux répéter ?
- Bill est mort. Dépêche-toi.
- Qui est mort ?
- Kellerman. Kellerman est mort.
J'avais encore ralenti. Fatigue autant que prudence. Mon coeur
battait si fort dans mes oreilles que je n' aurais pas entendu un
buffle débouler la pente. J' essayai de reprendre mon souffle, .
deux pas du sentier. Deux pas, moins de deux mètres, et j' étais
invisible, dans la broussaille. Comme le serait n' importe quel
salopard embusqué dans le sous-bois. Kellerman, mort ? Bon
Dieu ! Un membre de la division antidrogue d' état. Plus un shérif
adjoint bien armé, mais terrorisé. Et des producteurs d' herbe
lourdement armés.

Et moi, tout seul comme un grand, en guise de renfort...

Au bout d' une seconde ou deux, le silence lourd s' emplit d' une
rumeur de dégringolade, quelque part dans le bois. J' épaulai mon
fusil et me changeai en statue de sel.

- Trois ? Tu bouges ?
Pas maintenant, Ken. Il faut que j' abaisse mon flingue pour te
répondre, et pourtant, il faut bien que je te réponde...

- Négatif. Je ne bouge pas. Et toi ?

Ma voix était méconnaissable. Gorge sêche. Tout ce bruit à
portée d' oreille, alors qu'on ne bougeait ni l' un ni l' autre...
Rectification. Plus de bruit. Et ma main crispée sur la crosse
de mon fusil d' assaut. Je respirai bien à fond, en ressortant sur le
sentier. A découvert. Je regardai dans les deux sens. Rien à voir.
Silence radio. Je me pliai en deux pour remonter la piste de terre,
en rase-mottes. Le sentier s' incurvait sur la droite. Et toujours
rien. Je parvins à me redresser au prix d' un gros effort.

Un pas en avant... Les détonations m' assourdirent. Je plongeai
dans la broussaille. Atterris sur le flanc droit, dans l' herbe et la terre
humide. Des lambeaux de feuilles arrachées pleuvaient autour de
moi, et de la poussière volait alentour.

Puis, de nouveau, le silence.

Little Bird de Craig Johnson



Quand on est shériff dans le comté d' Absaroka , à Durant plus précisemment, la vie s'écoule lentement , sans accrocs...enfin en apparence.
Walt Longmire occupe ce poste depuis un petit quart de siècle et attend le retraite avec bonhommie , passe son temps à observer les oiseaux et surtout les oies en automne, quand les jours raccourcissent et que la glace ciselle les contours rocheux de Clear Creek.

Walt aspire à terminer sa carrière en paix mais ses espoirs s’envolent quand on découvre le corps de Cody Pritchard dans un champ à la sortie de village et à deux pas de la réserve cheyenne. Ce même Cody qui avait été , un des quatre adolescents condamnés avec sursis pour le viol d’une jeune Indienne, Melissa Little Bird. Jugement qui avait avivé les tensions entre les deux communautés.
Aujourd’hui, il semble que quelqu’un cherche à se venger.
Mais ils sont nombreux ceux qui révaient de meurtre dont Henry Standing Bear, oncle de Melissa, tireur d'élite et...meilleur ami de Walt.

L'Autre Amérique a aussi ses romans. Celle des grandes étendues , des déserts aussi bien secs et chauds qu'enneigés , ses laissés pour compte et ses âmes perdus.Dans la veine d'un Tony Hillerman , romancier "ethnologique" apprécié pour la qualité et la maîtrise des détails culturels lorsqu'ils met en scene Hopis et Navajos , voici Craig Johnson et ses cheyennes.

Il vit a Ucross , Wyoming , un petit village agricole de 35 âmes c'est dire s'il connait bien cette région dont les températures les plus rudes mettent les hommes comme les femmes à rude épreuve.Il connaît aussi très bien la question indienne, ses premiers voisins étant les Cheyennes et les Crows de la réserve voisine (l’un d’eux, son meilleur ami, a inspiré le personnage de Henry Standing Bear)
L' hiver au Wyoming est une épreuve de vie : blizzard assuré, neige à volonté, glace omni-présente.Ce livre est la chronique plutôt réussie d’une petite ville du Wyoming au pied des Bighorns Mountains, pas loin d’une réserve d’Indiens Cheyennes qui accompagneront le shérif tout au long d’une enquête qui ira crescendo au rythme de la tempête de neige qui s’annonce là haut près des Twin Lakes….Nous sommes dans une région chargée d'histoire , de larmes et de sang , au pied des Big Horn Mountains et à deux pas de Little Big Horn, où l'armée Custer fut anéantie en 1876.
Depuis, les indiens ont définitivement perdu la guerre et abandonné les vastes plaines à bisons pour une réserve où les seules perspectives d'avenir sont la misère et l'alcoolisme.

Le grand charme de ce polar très classique repose avant tout sur la personnalité très attachante de Walt Longmire, sorte de gros ours bourru, vaguement dépressif mais à l' humour cynique,et aussi sur ces beaux paysages du Wyoming, et surtout sur le duo improbable que forment Walt et Henry dont l'amitié inoxydable est née dans le jungle vietnamienne. Un roman qui sert de prétexte à nous montrer les difficultés de cohabitation entre la communauté indienne et la communauté blanche.
Walt Longmire est un trait d'union entre les deux communautés. Son respect pour les indiens et leurs traditions lui vaudra l'aide inattendue des "Vieux cheyennes" dans une scène fantasmagorique. Walt se retrouvera seul dans les montagnes avec pour uniques guides les voix des guerriers morts qui lui donnent la force de continuer à lutter.. Ce roman n'est pas exempt de fantômes...

Le shérif Walt Longmire est un homme bourru , détruit par la mort de sa femme, il se laisse gentiment aller dans une maison à l’abandon avec une philosophie proche du néant…
C'est un ancien du Vietnam où il a apprit la valeur des hommes au-delà des socles sociaux inamovibles. Mais il est tellement attachant.Sa mélancolie et le laisser-aller qui le transforme en shérif trop gras et un peu trop porté sur la dive bouteille, tandis que sa petite maison se change en refuge pour poussière et rats, lui vaut bientôt une reprise en main abrupte sous l’égide de sa fille, de son meilleur ami, Henri Long Bear et de sa collaboratrice, la sémillante Vic, flic de Philadelphie, échouée dans les hautes plaines.

Johnson est un formidable conteur , un paysagiste amoureux de la nature grandiose qu'il cotoie chaque jour et sait le faire transparaitre dans ses romans.
J'ai beaucoup aimé et dévoré ce polar. Et sachez que le dénouement est aussi , assez surprenant…

"Dans la Brume électrique " de Bertrand Tavernier d'aprés James Lee Burke

C'était un vrai pari que d'adapter au cinéma un roman de James Lee Burke, styliste du polar comparé pour son lyrisme aux grands de la littérature américaine et dont l'aura rayonne bien au-delà des frontières du genre. Ce défi, le Français Bertrand Tavernier l'a relevé pour sa première production américaine ( exercice difficile), en s'attaquant à l'un de ses livres les plus forts et les plus complexes, "Dans la brume électrique ".

L'intrigue fait resurgir un crime raciste d'un passé très récent, et se développe en spirale autour des traumatismes du flic Dave Robicheaux, rongé par l'alcool (...décidemment) et les remords, doué comme pas deux pour aimanter le Mal.

Dans la brume électrique est un roman policier américain, qui fait découvrir au lecteur ce personnage dense et profond, pétri d’humanité qu'est Robicheaux, mais aussi un coin des États-Unis chargé d’Histoire.
Région délimitée par trois points : New Iberia, Bâton Rouge, Lafayette et une société à deux couleurs, les Noirs, les Blancs, qui porte en elle les stigmates d’un passé violent entre esclavage et Guerre de Sécession.

L’intrigue policière est double . Au présent, avec la recherche d’un tueur psychopathe et sadique tendance charcutier d’épouvante, et au passé, trente-cinq ans auparavant, alors qu’il était encore étudiant, Dave Robicheaux a été témoin d’un crime : deux Blancs ont abattu un Noir dans les bayous. Le tout sur fond de tournage d’un film d’époque consacré à la Guerre de Sécession, en partie financé par Baby Feet Balboni ( John Goodman), mafioso du cru parti à La Nouvelle–Orléans, revenu pour le film et que Robicheaux connaît depuis l’enfance.

De retour chez lui après une investigation sur la scène d’un nouveau crime infâme, Dave fait la rencontre d’Elrod Sykes, l'acteur principal. Elrod raconte à Dave qu’il a vu, gisant dans un marais, le corps décomposé d’un homme noir enchaîné. Cette découverte fait rapidement resurgir des souvenirs du passé de Dave. Mais à mesure que Dave se rapproche du meurtrier, le meurtrier se rapproche de la famille de Dave...

Première impression forte : dans le rôle de Dave Robicheaux, Tommy Lee Jones apparaît comme une évidence,tant il exprime le malaise insondable du personnage.
L'acteur sait magistralement interprété les personnages qui s'interrogent ,tourmenté et torturé ( a voir impérativement ce fabuleux drame qu'est " Dans la vallée d'Elah ").Il n'a pas d'ailleurs a joué beaucoup tant sont visage , marqué, Est et Restera Robicheaux.

Les scènes où affleure ce mal-être sont aussi choc que celles où éclate sa violence contenue. Désormais, quand je lirai une enquête de Robicheaux, je ne pourrai m'empêcher de voir le visage et la silhouette de Tommy Lee Jones.

Deuxième réussite, et pas la plus accessible: le réalisateur a parfaitement restitué l'atmosphère poisseuse, le parfum de malédiction, l'horizon désespérement bouché de la Louisiane de Burke. La chaleur , l'humidité et une présence entêtante de paysages hybrides, entre ciel et terre, aux frontières brouillées par l’eau : océan, bayous, pluies.Une nature magnifique mais violente et dangereuse, comme les hommes.

D'autant qu'il a situé l'histoire de nos jours, en y intégrant les effets de l'ouragan Katrina.
Tavernier a sublimé le roman ,évoquant aussi les "femmes" de Robicheaux, sa compagne et sa fille, ou intégrant de vrais surprises, comme le personnage du vieux musicien noir Hogman Patin (interprêté par la star du blues Buddy Guy...choix trés judicieux).

 Le film se révèle très convaincant...et amenera j'en suis sur de nouveaux lecteurs à James Lee Burke

Les chiens de Riga de Henning Mankell

Les chiens de Riga , voient la deuxiéme apparition de Wallander dans les romans de Mankell. Enquêteur à Ystad ,ce flic d’âge mur comprend toujours aussi mal la société dans laquelle il vit, a toujours des problèmes de communication avec son père et plus aucun contact avec la mère de ses enfants. Empêtré dans ses problèmes familiaux, on lui demande d’enquêter sur la découverte d’un canot échoué sur les rivages de Scanie.
Les corps vite identifiés de deux mafieux lettons d’origine russe sont retrouvés à bord du canot sur une plage et sous la neige de février.
Le major Liepa, un policier de Riga, se joint à l’inspecteur Wallander pour faire enquête.

Une briève amitié doublé d’une admiration réciproque va naitre entre les deux hommes jusqu'a ce que le vol du canot dans les locaux même de la police suédoise stoppe l’enquête du major Letton.
Aussitôt rentré chez lui, le policier , avec qui Wallander s’était découvert des affinités, est assassiné.
C’est au tour du suédois de se rendre à Riga  pour faire toute la lumière sur cet étrange affaire. Il part donc pour la Lettonie afin de se concerter avec la police locale sur les deux enquêtes.
N'obtenant pas les réponses qu'il cherchait, il y retourne , cette fois ci clandestinement, sans l'accord de ses supérieurs et aprés avoir posé quelques jours de congés.
Pour cela , il traversera une partie de l'Europe , via l'Allemagne,et se retrouve au centre d’une guerre civile larvée (l’action se déroule en 1991) à quelque mois de l’indépendance du pays balte.

La démocratie n’y est qu’un rêve !Le policier va trouver un monde glacé fait de surveillance policière, de menaces non voilées et surtout de mesonges.

Une atmosphère survoltée où les repères habituels, inexistants, et les amis, difficiles à distinguer des ennemis, la confiance difficile à accorder. L’enquête est difficile, dangereuse, et Wallander la fera en partie dans la clandestinité. Elle le plongera dans la complexité idéologique de ce moment historique où des communistes sincères, se sentant « trahis par la corruption et l’indifférence », se battaient aux cotés des indépendantistes.

Mankell a écrit les chiens de Riga en 1992 c’est à dire un an après la “libération” des pays balte et leur indépendance. Sa description d’une Riga sombre et fermée est très puissante et Mankell se sert de Wallander pour nous montrer le décalage qu’il existe entre nos démocraties occidentales et l’atmosphère de pseudo liberté qui règne dans ses pays officiellement libérés.

L’autre grande nouveauté, c’est l’engagement de Wallander dans une enquête qui dépasse son métier de policier et pour laquelle il prendra de grands risques pour sa vie.
Le rythme présent dans ce roman est assez lent pour que le lecteur comprenne le désarroi et la mélancolie de Wallander mais le rythme s’accélère au fur et à mesure que la propre vie de Wallander est en danger ce qui finit de rendre ce roman surprenant dans son cycle et agréable à lire.

Un bon roman qui vous proposera de vous plonger dans l’ancienne U.R.S.S en suivant un Wallander méconnaissable et amoureux de la veuve de Liepa , Baiba.

Les Chiens de Riga est un roman captivant où action et réflexion font bon ménage. Une quête de sens à la Mankell !

Une enquête au pays de Driss Chraïbi


Ce soir je ne vous propose ni un polar , ni un thriller mais une simple enquête policière qui tient plus du récit initiatique. Ce livre vous transporte littéralement hors du temps ,de l'espace mais aussi de nos conventions futiles d'occidentaux.

L'inspecteur Ali va passer deux jours flanqué de son chef dans un village oublié au coeur du Haut-Atlas  marocain, à la recherche d'un mystérieux coupable.
Les deux policiers tentent de mener une enquête et se heurtent à la rudesse du paysage et du climat autant qu'à la simplicité frustre des habitants
Dans ce village fantômatique, l'inspecteur va vivre les émotions les plus intenses de son existence qu'il retrace avec son chef. L' humour et les pitreries d'Ali, de même que les vaines colères de son chef ne pas sans rappeler les personnages d'une bande déssinée.
Parfois très drôle, parfois lourd, mais au fur et à mesure de la lecture,on finit par s'immerger dans
le style de l'auteur et à s'attacher aux personnages.

C'est plus un voyage qu'une enquête , un  hymne sensuel à la terre natale et une vision désidéalisée du Maroc .
 Une enquête au pays mêle l'humour  et la réflexion en confrontant deux sociétés et deux époques qui ont bien du mal à dialoguer entre elles.
 Et c est aussi, pour Driss Chraïbi, l'occasion de dénoncer, non sans ironie, l' absurdité du pouvoir des chefs de villages  et les dangers d'un 'progrès' occidental importé qui a tendance à détruire les valeurs traditionnelles de la société arabo-berbère.

Dans Une Enquête au pays, le fait d'être intrus dans une communauté de berbères amène les deux personnages principaux, le chef et son inspecteur, à une prise de conscience individuelle, à voir l'intrus en eux-mêmes, qui les dérange et qui les trouble.
C'est un livre vraiment trés bien écrit et qui puise sa force, non seulement dans son modernisme mais qui met dos à dos histoire coloniale et histoire identitaire.

Driss Chraïbi est l'un des plus grands écrivains marocains. A son enterrement en 2007 au cimetière des Chouhadas à Casablanca, Tahar ben Jelloun dira de lui qu'il était " l'écrivain-monde ", " l'ancêtre des marocains" .
Une  littérature sans concession empreinte de rage et de révolte. Son premier roman « Le Passé simple » (1954) a été pour les maghrébins aussi important que « L’Etranger » d’Albert Camus "

Une agréable surprise puisqu'un livre acheté , je l'avoues , aux hasards d'errances dans quelques librairies parisiennes et ma foi, mis dans mon panier sans trop de conviction   , pressé par le temps.
Une accroche....peut être à laquelle j'étais destiné ...Qui sait ?


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