Les 39 marches de John Buchan




John Buchan , écrivain écossais, a écrit une trentaine de fictions et encore plus de récits historiques. Mais son roman de loin le plus célèbre est The 39 Steps (Les 39 Marches) adapté pour le cinéma par un certain Alfred Hitchcock en 1935.

C'est certainement un des précurseurs des romans d'espionnage et le point fort du livre est son suspense.
Découvrir un cadavre, un poignard planté en plein coeur, au beau milieu de son salon n'est pas de tout repos. Quand il s'avére qu' une organisation secrète ultra-puissante fomente , de son coté, un complot international aux objectifs les plus noirs ... On se sent bien seul.
Vingt jours pour échapper à ses poursuivants, fuir à travers l' Ecosse , déjouer les stratagèmes, sauver l'Europe et la paix... Vingt jours d'une course infernale qu'il faut absolument gagner.


Bonne lecture du premier chapitre...la suite à télécharger sur http://www.pitbook.com/htm/suspense02.htm


John Buchan

LES TRENTE-NEUF
MARCHES



1- L'homme qui mourut



Cet après-midi de mai, je revins de la City vers les 3 heures,
complètement dégoûté de vivre. Trois mois passés dans la mère
patrie avaient suffi à m'en rassasier. Si quelqu'un m'eût prédit
un an plus tôt que j'en arriverais là, je lui aurais ri au nez ; pourtant
c'était un fait. Le climat me rendait mélancolique, la
conversation de la généralité des Anglais me donnait la nausée ;
je ne prenais pas assez d'exercice, et les plaisirs de Londres me
paraissaient fades comme de l'eau de Seltz qui est restée au soleil.

– Richard Hannay, mon ami, me répétais-je, tu t'es trompé
de filon, il s'agirait de sortir de là.

Je me mordais les lèvres au souvenir des projets que j'avais
échafaudés pendant ces dernières années à Buluwayo. En y
amassant mon pécule – il y en a de plus gros, mais je le trouvais
suffisant –, je m'y étais promis des plaisirs de toutes sortes.
Emmené loin de l'Écosse par mon père dès l'âge de six ans, je
n'étais pas revenu au pays depuis lors : l'Angleterre m'apparaissait
donc comme dans un rêve des Mille et Une Nuits, et je
comptais m'y établir pour le restant de mes jours.

Mais je fus vite désillusionné. Au bout d'une semaine j'étais
las de voir les curiosités de la ville, et en moins d'un mois j'en
avais assez des restaurants, des théâtres et des courses de chevaux.
Mon ennui provenait sans doute de ce que je n'avais pas
un vrai copain pour m'y accompagner. Beaucoup de gens m'invitaient
chez eux, mais ils ne s'intéressaient guère à moi. Ils me
lançaient deux ou trois questions sur l'Afrique du Sud, et puis
revenaient à leurs affaires personnelles. Des grandes dames impérialistes
me conviaient à des thés où je rencontrais des instituteurs
de la Nouvelle-Zélande et des directeurs de journaux de
Vancouver, et où je m'assommais au-delà de tout. Ainsi donc, à
trente-sept ans, sain et robuste, muni d'assez d'argent pour me
payer du bon temps, je bâillais tout le long du jour à me décrocher
la mâchoire. Un peu plus et je décidais de prendre le large
et de retourner dans le «veld1», car j'étais l'homme le plus parfaitement
ennuyé du Royaume-Uni.

Cet après-midi-là je venais de tarabuster mon agent de
change au sujet de placements, à seule fin de m'occuper l'esprit,
et avant de retourner chez moi j'entrai à mon club – un estaminet
pour mieux dire, qui admettait des Coloniaux comme membres.
Je pris un apéritif à l'eau, en lisant les feuilles du soir. Elles
ne parlaient que du conflit dans le Proche-Orient, et il y avait
entre autres un article sur Karolidès, le premier ministre de
Grèce. Il me plaisait, ce gars-là. C'était sous tous rapports le seul
homme en vue considérable ; et, de plus, il jouait un jeu loyal, ce
qu'on n'eût pu dire de beaucoup d'autres. J'appris qu'on le haïssait
comme une vraie bête noire à Berlin et à Vienne, mais que
nous allions le soutenir ; et un journal même voyait en lui la
dernière barrière entre l'Europe et la catastrophe. Je me demandai
à ce propos s'il n'y aurait pas un emploi pour moi de ce
côté. L'Albanie me séduisait, comme étant le seul pays où l'on
fût à l'abri du bâillement.

Vers 6 heures, je rentrai chez moi, m'habillai, dînai au café
Royal, et entrai dans un music-hall. Le spectacle était inepte ;
rien que femmes cabriolantes et hommes à grimaces de singes ;
aussi je ne restai guère. La nuit étant douce et limpide, je regagnai
à pied l'appartement que j'avais loué près de Portland
Place. Autour de moi la foule s'écoulait sur les trottoirs, active et
bavarde, et j'enviai les gens pour leurs occupations. Ces trottins,
ces employés, ces élégants, ces policemen avaient au moins dans
la vie un intérêt qui les faisait mouvoir. Je donnai une demi-couronne
à un mendiant que je vis bâiller : c'était un frère de misère. À Oxford
Circus je pris à témoin le ciel de printemps etfis un voeu.

J'accordais un dernier jour à ma vieille patrie pour
me procurer quelque chose à ma convenance : si rien n'arrivait
je retournais au Cap par le prochain bateau.

Mon appartement formait le premier étage d'un nouvel
immeuble situé derrière Langham Place. Il y avait un escalier
commun, avec un portier et un garçon d'ascenseur à l'entrée,
mais il n'y avait ni restaurant ni rien de ce genre, et chaque appartement
était tout à fait indépendant des autres. Comme je
déteste les domestiques à demeure, j'avais pris à mon service un
garçon qui venait chaque jour. Il arrivait le matin avant 8 heures,
et partait d'habitude à 7, car je ne dînais jamais chez moi.

Je venais d'introduire ma clef dans la serrure quand un
homme surgit à mes côtés. Je ne l'avais pas vu s'approcher, et
son apparition soudaine me fit tressaillir. C'était un individu
fluet à la courte barbe brune et aux petits yeux bleus et vrilleurs.
Je le reconnus pour le locataire du dernier étage, avec qui j'avais
déjà échangé quelques mots dans l'escalier.

– Puis-je vous parler ? dit-il. Me permettez-vous d'entrer
une minute ?

Il contenait sa voix avec effort, et sa main me tapotait le
bras.

J'ouvris ma porte et le fis entrer. Il n'eut pas plus tôt franchi
le seuil qu'il prit son élan vers la pièce du fond, où j'allais
d'habitude fumer et écrire ma correspondance. Puis il s'en revint
comme un trait.


– La porte est-elle bien fermée ? demanda-t-il fiévreusement.
Et il assujettit la chaîne de sa propre main.

– Je suis absolument confus, dit-il d'un ton modeste. Je
prends là une liberté excessive, mais vous me semblez devoir
comprendre. Je n'ai cessé de vous avoir en vue depuis huit jours
que les choses se sont gâtées. Dites, voulez-vous me rendre un
service ?

– Je veux bien vous écouter, fis-je. C'est tout ce que je puis
promettre.

Ce petit bonhomme nerveux m'agaçait de plus en plus avec
ses grimaces.

Il avisa sur la table à côté de lui un plateau à liqueurs, et se
versa un whisky-soda puissant. Il l'avala en trois goulées, et brisa
le verre en le reposant.

– Excusez-moi, dit-il. Je suis un peu agité, ce soir. Il m'arrive,
voyez-vous, qu'à l'heure actuelle je suis mort.
Je m'installai dans un fauteuil et allumai une pipe.

– Quel effet ça fait-il ? demandai-je.
J'étais bien convaincu d'avoir affaire à un fou.
Un sourire fugitif illumina son visage contracté :

– Non, je ne suis pas fou… du moins pas encore. Tenez,
monsieur, je vous ai observé, et je crois que vous êtes un type de
sang-froid. Je crois aussi que vous êtes un honnête homme, et
que vous n'auriez pas peur de jouer une partie dangereuse. Je
vais me confier à vous. J'ai besoin d'assistance plus que personne
au monde, et je veux savoir si je puis compter sur vous.

– Allez-y de votre histoire, répondis-je, et je vous dirai ça.

Il parut se recueillir pour un grand effort, et puis entama
un récit des plus abracadabrants. Au début je n'y comprenais
rien, et je dus l'arrêter et lui poser des questions. Mais voici la
chose en substance :

Il était né en Amérique, au Kentucky. Ses études terminées,
comme il avait passablement de fortune, il se mit en route afin
de voir le monde. Il écrivit quelque peu, joua le rôle de correspondant
de guerre pour un journal de Chicago, et passa un an
ou deux dans le sud-est de l'Europe. Je m'aperçus qu'il était bon
polyglotte, et qu'il avait beaucoup fréquenté la haute société de
ces régions. Il citait familièrement bien des noms que je me
rappelais avoir vus dans les journaux.

Il s'était mêlé à la politique, me raconta-t-il, d'abord parce
qu'elle l'intéressait, et ensuite par entraînement inévitable. Je
devinais en lui un garçon vif et d'esprit inquiet, désireux d'aller
toujours au fond des choses. Il alla un peu plus loin qu'il ne l'eût
voulu.

Je donne ici ce qu'il me raconta, aussi bien que je pus le
débrouiller. Au-delà et derrière les gouvernements et les armées,
il existait d'après lui un puissant mouvement occulte, organisé
par un monde des plus redoutables. Ce qu'il en avait découvert
par hasard le passionna : il alla plus avant, et finit par se
laisser prendre. À son dire, l'association comportait une bonne
part de ces anarchistes instruits qui font les révolutions, mais à
côté de ceux-là il y avait des financiers qui ne visaient qu'à l'argent
: un homme habile peut réaliser de gros bénéfices sur un
marché en baisse ; et les deux catégories s'entendaient pour
mettre la discorde en Europe.

Il me révéla plusieurs faits bizarres donnant l'explication
d'un tas de choses qui m'avaient intrigué – des faits qui se produisirent
au cours de la guerre des Balkans : comment un État
prit tout à coup le dessus, pourquoi des alliances furent nouées
et rompues, pourquoi certains hommes disparurent, et d'où venait
le nerf de la guerre. Le but final de la machination était de
mettre aux prises la Russie et l'Allemagne.

Je lui en demandai la raison. Il me répondit que les anarchistes
croyaient triompher grâce à la guerre. Du chaos général
qui en résulterait, ils s'attendaient à voir sortir un monde nouveau.
Les capitalistes, eux, rafleraient la galette, et feraient fortune
en rachetant les épaves. Le capital, à son dire, manquait de
conscience aussi bien que de patrie. Derrière le capital,
d’ailleurs, il y avait la juiverie, et la juiverie détestait la Russie
pis que le diable.

– Quoi d'étonnant ? s'écria-t-il. Voilà trois cents ans qu'on
les persécute ! Ceci n'est que la revanche des pogroms. Les Juifs
sont partout, mais il faut descendre jusqu'au bas de l'escalier de
service pour les découvrir. Prenez par exemple une grosse maison
d'affaires germanique. Si vous avez à traiter avec elle, le
premier personnage que vous rencontrez est le Prince von und
zu Quelque chose, un élégant jeune homme qui parle l'anglais le
plus universitaire – sans morgue toutefois. Si votre affaire est
d'importance, vous allez trouver derrière lui un Westphalien
prognathe au front fuyant et distingué comme un goret. C'est là
l'homme d'affaires allemand qui inspire une telle frousse à vos
journaux anglais. Mais s'il s'agit d'un trafic tout à fait sérieux
qui vous oblige à voir le vrai patron, il y a dix contre un à parier
que vous serez mis en présence d'un petit Juif blême au regard
de serpent à sonnettes et affalé dans un fauteuil d'osier. Oui,
monsieur, voilà l'homme qui dirige le monde à l'heure actuelle,
et cet homme rêve de poignarder l'Empire du Tzar, parce que sa
tante a été violentée et son père knouté dans une masure des
bords de la Volga.

Je ne pus m'empêcher de lui dire que ses juifs anarchistes
me paraissaient avoir gagné bien peu de terrain.

– Oui et non, répondit-il. Ils ont progressé jusqu'à un certain
point, mais ils se sont heurtés à plus fort que la finance, à ce
qu'on ne peut acheter, aux vieux instincts combatifs essentiels à
l'humanité. Quand vous allez vous faire tuer, vous dénichez un
drapeau et un pays quelconques à défendre, et si vous en réchappez
vous les aimez pour tout de bon. Ces sots bougres de
soldats ont pris la chose à coeur, ce qui a bouleversé le joli plan
élaboré à Berlin et à Vienne. Toutefois mes bons amis sont loin
d'avoir joué leur dernière carte. Ils ont gardé l'as dans leur manche,
et à moins que je ne parvienne à rester vivant un mois encore,
ils vont le jouer et gagner.

– Mais je croyais que vous étiez mort ! interrompis-je.

– Mors janua vitæ, sourit-il. (Je reconnus la citation :
c'était à peu près tout ce que je savais de latin.) J'y arrive, mais
je dois vous instruire d'un tas de choses auparavant. Si vous lisez
les journaux, vous connaissez sans doute le nom de Constantin
Karolidès ?

Je dressai l'oreille à ces mots, car je venais de lire des articles
sur lui cet après-midi même.

– C'est l'homme qui a fait échouer toutes leurs combinaisons.
C'est le seul grand cerveau de toute la bande politique, et il
se trouve de plus que c'est un honnête homme. En conséquence
voilà douze mois qu'on a résolu sa mort. J'ai fait cette découverte
sans peine, car elle était à la portée du dernier imbécile.
Mais j'ai découvert en outre le moyen qu'ils se proposent d'em
ployer, et cette connaissance était périlleuse. Voilà pourquoi j'ai
dû trépasser.

Il prit un nouveau whisky, et je m'en fis un également, car
l'animal commençait à m'intéresser.

– Ils ne peuvent l'atteindre dans son pays même, car il a
une garde rapprochée composée d'Épirotes qui tueraient père et
mère pour lui. Mais le 15 juin il va venir dans cette ville. Le Foreign
Office britannique s'est avisé de donner des thés internationaux,
dont le plus marquant est fixé à cette date. Or on
compte sur Karolidès comme principal invité, et si mes amis en
font à leur guise il ne reverra jamais ses enthousiastes concitoyens.

– Mais c'est bien simple, dis-je. Avertissez-le de rester chez
lui.

– Et je jouerais leur jeu ? répliqua-t-il vivement. S'il ne
vient pas, les voilà victorieux, car il est le seul qui puisse démêler
leur brouillamini. Et si l'on avertit son gouvernement il ne
viendra pas, car il ignore toute l'importance que les enjeux atteindront
le 15 juin.

– Et pourquoi pas le gouvernement britannique ? fis-je.
Nos dirigeants ne vont pas laisser massacrer leurs hôtes. Faitesleur
signe, et ils prendront des précautions supplémentaires.

– Mauvais moyen. On peut bourrer la ville de policiers en
bourgeois et doubler le service d'ordre, Constantin n'en sera pas
moins un homme mort. Mes amis ne jouent pas ce jeu pour des
prunes. Ils tiennent à supprimer Karolidès dans une grande occasion,
où toute l'Europe ait les yeux sur lui. Il sera assassiné
par un Autrichien, et il y aura toutes les preuves voulues pour
démontrer la connivence des gros bonnets de Vienne et de Berlin.
Le tout d'une fausseté diabolique, bien entendu, mais
l’affaire paraîtra noire à souhait pour le public. Je ne parle pas
en l'air, mon cher monsieur. Je suis arrivé à connaître dans le
dernier détail cette infernale machination, et je puis vous dire
qu’on n'aura pas vu ignominie plus raffinée depuis les Borgias.
Mais cela ne se produira pas si un certain individu qui connaît
les rouages de l'affaire se trouve encore vivant à Londres à la
date du 15 juin. Et cet individu n'est autre que votre serviteur,
Franklin P. Scudder.

Il commençait à me plaire, ce petit bonhomme. Ses mâchoires
claquèrent comme une attrape à souris, et l'ardeur de la
lutte brillait dans ses yeux vrilleurs. S'il me débitait un conte, il
était certainement bon acteur.

– D'où tenez-vous cette histoire ? lui demandai-je.

– J'en eus le premier soupçon dans une auberge de
l'Achensee, dans le Tyrol. Cela me mit en éveil, et je recueillis
mes autres documents dans un magasin de fourrures du quartier
galicien à Bude, puis au cercle des Étrangers de Vienne, et
dans une petite librairie voisine de la Racknitzstrasse, à Leipzig.
Je complétai mes preuves il y a dix jours, à Paris. Je ne puis
vous les exposer en détail à présent, car ce serait trop long.
Lorsque ma conviction fut faite, je jugeai de mon devoir de disparaître,
et je regagnai cette cité par un détour invraisemblable.
Je quittai Paris jeune franco-américain à la mode, et je m'embarquai
diamantaire juif à Hambourg. En Norvège, je fus un
Anglais amateur d'Ibsen réunissant des matériaux pour ses
conférences, mais au départ de Bergen j'étais un voyageur en
cinéma spécialisé dans les films de ski. Et j'arrivai ici de Leith
avec, dans ma poche, quantité d'offres de pâte à papier destinées
aux journaux de Londres. Jusqu'à hier je crus avoir suffisamment
brouillé ma piste, et j'en étais bien aise. Mais…

Ce souvenir parut le bouleverser, et il engloutit une nouvelle
rasade de whisky.

– Mais je vis un homme posté dans la rue en face de cet
immeuble. Je restais d'ordinaire enfermé chez moi toute la
journée, ne sortant qu'une heure ou deux après la tombée de la
nuit. Je le surveillai un bout de temps par ma fenêtre, et je crus
le reconnaître… Il entra et parla au portier… En revenant de
promenade hier soir je trouvai une carte dans ma boîte aux lettres.
Elle portait le nom de l'homme que je souhaite le moins
rencontrer sur la terre.

Le regard que je surpris dans les yeux de mon interlocuteur,
le réel effroi peint sur ses traits, achevèrent de me
convaincre. Je haussai la voix d'un ton pour lui demander ce
qu'il fit ensuite.

– Je compris que j'étais emboîté aussi net qu'un hareng
mariné, et qu'il me restait un seul moyen d'en sortir. Je n'avais
plus qu'à décéder. Si mes persécuteurs me croyaient mort, leur
vigilance se rendormirait.

– Et comment avez-vous fait ?

– Je racontai à l'homme qui me sert de valet que je me sentais
au plus mal, et je m'efforçai de prendre un air d'enterrement.
J'y arrivai sans peine, car je ne suis pas mauvais comédien.
Puis je me procurai un cadavre – il y a toujours moyen de
se procurer un cadavre à Londres quand on sait où s'adresser.
Je le ramenai dans une malle sur un fiacre à galerie, et je fus
obligé de me faire soutenir pour remonter jusqu'à mon étage. Il
me fallait, voyez-vous, accumuler des témoignages en vue de
l'enquête. Je me mis au lit et ordonnai à mon serviteur de me
confectionner une boisson soporifique, après quoi je le renvoyai.
Il voulait aller chercher un docteur, mais je sacrai un
brin, disant que je ne pouvais souffrir les drogues. Le mort était
de ma taille, et comme je l'estimai défunt par suite d'excès alcooliques,
je disposai çà et là des bouteilles bien en vue. La mâ
sauter d'un coup de revolver. Il se trouvera je suppose demain
quelqu'un pour jurer avoir entendu la détonation, mais il n'y a
pas de voisin à mon étage, et je crus pouvoir risquer la chose. Je
laissai donc le corps dans mon lit, vêtu de mon pyjama, avec un
revolver à l'abandon sur les couvertures et un désordre considérable
à l'entour. Puis je revêtis un complet que je tenais en réserve
à toute occurrence. Je n'osai pas me raser, crainte de laisser
un indice, et d'ailleurs il était complètement inutile pour moi
de songer à gagner la rue. J'avais beaucoup pensé à vous depuis
le matin, et je ne voyais rien d'autre à faire que de m'adresser à
vous. De ma fenêtre je guettai votre retour, puis descendis l'escalier
à votre rencontre… Et maintenant, monsieur, vous en savez
à peu près autant que moi sur cette affaire.

Il s'assit en clignotant comme une chouette, trépidant de
nervosité et néanmoins résolu à fond. J'étais à cette heure entièrement
persuadé de sa franchise envers moi. Bien que son récit
fût de la plus haute invraisemblance, j'avais maintes fois déjà
entendu raconter des choses baroques dont j'apprenais plus
tard l'authenticité, et je m'étais fait une règle de juger le narrateur
plutôt que son histoire. S'il eût prétendu élire domicile
dans mon appartement à cette fin de me couper la gorge, il aurait
inventé un conte moins dur à avaler.

– Passez-moi votre clef, lui dis-je, que j'aille jeter un coup
d'oeil sur le cadavre. Excusez ma méfiance, mais je tiens à vérifier
un peu si possible.

Il secoua la tête d'un air désolé.

– Je pensais bien que vous me la demanderiez ; mais je ne
l'ai pas prise. Elle est restée après ma chaîne, sur la table de toilette.
Il me fallait l'abandonner, car je ne pouvais laisser aucun
indice propre à exciter des soupçons. Les seigneurs qui m'en
veulent sont des citoyens bigrement éveillés. Vous devez me
croire de confiance pour cette nuit, et demain vous aurez bien
suffisamment la preuve de l'histoire du cadavre.

Je réfléchis quelques instants.

– Soit. Je vous fais confiance pour la nuit. Je vais vous enfermer
dans cette pièce et emporter la clef… Un dernier mot, Mr
Scudder. Je crois en votre loyauté, mais pour le cas contraire, je
dois vous prévenir que je sais manier un pistolet.

– Bien sûr, fit-il, en se dressant avec une certaine vivacité.
Je n'ai pas l'avantage de vous connaître de nom, monsieur, mais
permettez-moi de vous dire que vous êtes un homme chic… Je
vous serais obligé de me prêter un rasoir.

Je l'emmenai dans ma chambre à coucher, que je mis à sa
disposition. Au bout d'une demi-heure il en sortit un personnage
que j'eus peine à reconnaître. Seuls ses yeux vrilleurs et
avides étaient les mêmes. Il avait rasé barbe et moustaches, fait
une raie de milieu et taillé ses sourcils. De plus il se tenait
comme à la parade, et représentait, y inclus le teint basané, le
vrai type de l'officier britannique resté longtemps aux Indes. Il
tira aussi un monocle, qu'il s'incrusta dans l'orbite, et toute
trace d'américanisme avait disparu de son langage.

– Ma parole ! Mr Scudder…, bégayai-je.

– Plus Mr Scudder, rectifia-t-il ; le capitaine Théophilus
Digby, du 40ème Gourkhas, actuellement en congé dans ses
foyers. Je vous serais obligé, monsieur, de vous en souvenir.
Je lui improvisai un lit dans mon fumoir, et gagnai moimême
ma couche, plus joyeux que je ne l'avais été depuis un
mois. Il arrive tout de même quelquefois des choses, dans cette
métropole de malheur !

Je fus réveillé le lendemain matin par un tapage du diable
que faisait mon valet Paddock en s'acharnant sur la porte du
fumoir. Ce Paddock était un garçon que j'avais tiré d'affaire làbas,
dans le Selawki, et emmené comme domestique lors de
mon retour en Angleterre. Il s'exprimait avec l'élégance d'un
hippopotame, et n'entendait pas grand-chose à son service,
mais je pouvais du moins compter sur sa fidélité.

– Assez de chahut, Paddock, lui dis-je. Il y a un ami à moi,
le capitaine… le capitaine (je n'arrivais pas à retrouver son nom)
en train de pioncer là-dedans. Apprête le petit déjeuner pour
deux et reviens ensuite me parler.

Je racontai à mon Paddock une belle histoire comme quoi
mon ami, « une grosse légume », avait les nerfs très abîmés par
l'excès de travail, et qu'il lui fallait un repos et une tranquillité
absolus. Personne ne devait le savoir chez moi, ou sinon il se
verrait assailli de communications du secrétariat des Indes et du
premier ministre, et adieu sa cure de repos. Je dois dire que
Scudder joua son rôle à merveille, lors du petit déjeuner. Il fixa
Paddock à travers son monocle, tel un vrai officier anglais, l'interrogea
sur la guerre des Boers, et me sortit un tas de boniments
sur des copains de fantaisie. Paddock n'était jamais parvenu
à me dire «sir», mais à Scudder il en donna comme si sa
vie en dépendait.

Je laissai mon hôte en compagnie du journal et d'une boîte
de cigares et partis pour la Cité. Lorsque j'en revins, à l'heure du
déjeuner, le garçon d'ascenseur m'accueillit d'un air solennel.

– Sale affaire ici ce matin, monsieur. Le gentleman du n° 15
s'est flanqué une balle dans la tête. On vient de l'emporter à la
morgue. La police est là-haut à présent.

Je montai au n° 15, et trouvai deux agents et un commissaire
en train d'examiner les lieux. Je leur posai quelques ques
tions stupides, et ils s'empressèrent de m'expulser. J'arrêtai
alors le garçon qui avait servi Scudder, pour lui tirer les vers du
nez, mais je vis tout de suite qu'il ne soupçonnait rien. C'était un
type pleurnichard à face de sacristain, et une demi-couronne
aida fortement à le consoler.

J'assistai à l'enquête du lendemain. Le gérant d'une maison
d'éditions déclara que le défunt était venu lui proposer de la
pâte à papier et qu'il le croyait attaché à une entreprise américaine.
Le jury conclut à un suicide dans un accès de fièvre
chaude, et les quelques effets du mort furent transmis au consul
des États-Unis pour qu'il en disposât. Je racontai l'affaire en
détail à Scudder, qui s'amusa beaucoup. Il regrettait de n'avoir
pu assister à l'enquête, car il eût trouvé cela aussi savoureux que
de lire son propre billet de mort.

Durant les deux premiers jours qu'il passa chez moi dans
cette pièce de derrière, il se tint fort tranquille. Il lisait, fumait,
ou griffonnait abondamment sur un calepin, et chaque soir nous
faisions une partie d'échecs, où il me battait à plates coutures. Il
tâchait, je crois, d'apaiser ses nerfs, qui venaient d'être soumis à
une rude épreuve. Mais le troisième jour je m'aperçus qu'il
commençait à redevenir inquiet. Il dressa une liste des jours à
courir jusqu'au 15 juin, et les pointa au crayon rouge l'un après
l'autre, ajoutant en regard des notes sténographiques. Je le
trouvais fréquemment absorbé dans une sombre rêverie, les
yeux dans le vague, et ces accès méditatifs étaient suivis d'un
grand abattement.

Je ne tardai pas à voir qu'il était de nouveau sur des épines.
Il prêtait l'oreille au moindre bruit, et me demandait sans cesse
si l'on pouvait se fier à Paddock. Une ou deux fois il se montra
fort hargneux, et s'en excusa. Je ne lui en voulus pas. J'étais
plein d'indulgence, car il avait entrepris une tâche des plus

Son salut personnel le préoccupait bien moins que la réussite
du plan qu'il avait conçu. Ce petit bonhomme était un vrai
silex, sans le moindre point faible. Un soir il prit un air très
grave, et me dit :

– Écoutez, Hannay, il me semble que je dois vous mettre
un peu plus au courant de cette histoire. Je serais navré de disparaître
sans laisser quelqu'un d'autre pour soutenir la lutte.

Et il m'exposa en détail ce qu'il ne m'avait appris qu'en
gros.

Je ne lui accordai pas grande attention. Le fait est que ses
aventures m'intéressaient plus que sa haute politique. À mon
avis Karolidès et ses affaires ne me regardaient pas, et là-dessus
je m'en remettais complètement à Scudder. Je retins donc peu
de chose de ce qu'il me dit. Il fut très net, je m'en souviens, sur
ce point : le danger ne commencerait pour Karolidès qu'avec
son arrivée à Londres, et ce danger viendrait des plus hautes
sphères, que n'atteindrait pas une ombre de soupçon. Il mentionna
le nom d'une femme – Julia Czechenyi – comme associée
à ce danger. Elle devait, paraît-il, servir d'appeau, et soustraire
Karolidès à la surveillance de ses gardes. Il m'entretint aussi
d'une Pierre-Noire et d'un homme qui zézayait en parlant, et il
me décrivit très minutieusement un personnage qu'il ne pouvait
évoquer sans frémir – un vieillard doué d'une voix juvénile et
dont les yeux s'encapuchonnaient à sa volonté comme ceux d'un
épervier.

Il parla aussi beaucoup de la mort. Il s'inquiétait excessivement
de mener sa tâche à bonne fin, mais ne redoutait point
qu'on lui ôtât la vie.

– Mourir ? J'imagine que ce doit être comme de s'endormir
après une grande fatigue, et de s'éveiller par un beau jour d'été
où la senteur des foins entre par la fenêtre. J'ai souvent remer
cié Dieu pour des matins de ce genre, jadis dans le pays de
l'Herbe-Bleue2, et je pense que je Le remercierai en m'éveillant
de l'autre côté du Jourdain.

Le lendemain il fut beaucoup plus gai, et lut presque toute la journée
la vie de Stonewall Jackson. Je sortis pour aller dîner avec un ingénieur des mines que je devais voir au sujet d'affaires, et rentrai vers 10 heures et demie, à temps pour notre
partie d'échecs avant de nous mettre au lit.

J'avais le cigare aux lèvres, il m'en souvient, lorsque je
poussai la porte du fumoir. L'électricité n'était pas allumée, ce qui me parut étrange. Je me demandai si Scudder était déjà couché.

Je tournai le commutateur : il n'y avait personne dans
la pièce.
Mais j'aperçus dans le coin le plus éloigné un objet dont
la vue me fit lâcher mon cigare et m'envahit d'une sueur froide…
 
 Mon hôte gisait étendu sur le dos. Un long coutelas qui lui traversait le coeur et le clouait au plancher.

0 commentaires:

Ma liste de blogs

Ma liste de blogs

Ma liste de blogs

  © Blogger template Brooklyn by Ourblogtemplates.com 2008

Back to TOP