Ville noire, Ville blanche de Richard Price



Dempsy, banlieue New Yorkaise et cité dortoir sinistrée qui abrite un ghetto noir, la cité Amstrong, lieu de tous les dangers et de toutes les frustrations : drogue, violence, alcoolisme.

Un soir de canicule, une jeune femme blessée et hébétée se présente aux urgences médicales. Elle raconte qu’elle vient de se faire agressée en traversant la cité et on lui a volé sa voiture dans laquelle dormait son petit garçon de quatre ans. Brenda Martin est blanche et se dévoue corps et âme pour une association consacrée au soutien scolaire dans le ghetto noir proche de chez elle.

L’affaire provoque aussitôt un déferlement médiatique et policier dans la cité : interrogatoires musclés, arrestations arbitraires. Côté blanc, la disparition de cet enfant devient un enjeu communautaire ; côté noir, elle est le symbole de l’injustice raciale.

Il est question ici de la mixité communautaire si mal digérée dans la banlieue de New York. Price met en place tous les ingrédients susceptibles de faire éclore un conflit bien saignant, noirs des cités contre flics à cran.

L’histoire nous est racontée tour à tour par deux points de vue différents. D’un côté, Lorenzo Council, le flic noir. Né à Amstrong, il y a toujours vécu et partage le quotidien et les soucis de ses habitants. Comme eux, il a connu la drogue et l’alcoolisme, comme eux, il a des problèmes de couple, comme eux, il a un fils en prison. Et en plus il est asthmatique, ce qui le rend fragile et terriblement humain.
Surnommé Big Daddy par les gens de la cité, il est à la fois assistante sociale, éducateur de rues et conseiller conjugal, faisant régner la loi avec un délicat mélange de caresses et de bâton. Son seul objectif dans cette affaire : éviter que la cité ne s’embrase.
De l’autre côté, Jess Haus, la journaliste blanche, à l’affût du scoop, de l’Affaire qui la propulsera à le une de son journal. Elle pressent très vite le potentiel de cette histoire de disparition d’enfant dans une cité sensible. A la fois manipulatrice et manipulée, elle est prête à tous les mensonges, tous les deals foireux pour coller aux basques de la victime et être la première informée de ce qui se passe. Mais elle aura bien du mal à garder son objectivité dans cette histoire.
Car face à Brenda Martin, la jeune maman brisée de douleur, se pose une question : cette femme dit-elle la vérité ?

Lorenzo Council a le cul entre deux chaises, et fait le maximum pour mitiger le terrible engrenage ; un pasteur noir, porte-parole de la communauté canalise tant bien que mal la hargne qui monte ; Jesse Haus, journaliste de terrain, colle comme une sangsue aux acteurs du drame, gagnée peu à peu par un sentiment complexe et troublant à l’égard de la jeune mère traumatisée. Et à tout ce bazar se joint un groupe associatif spécialisé dans la recherche d’enfants disparus, aux méthodes quasi sectaires, qui jouera un rôle très important dans une quête de la vérité qui n’intéresse finalement pas grand monde.

Ce thriller très noir est le prétexte pour Richard Price à mettre en scène les conflits raciaux aux Etats-Unis et à mettre en évidence le fossé qui s’est creusé entre la communauté noire et la communauté blanche. D’une plume sèche et nerveuse, il nous entraîne dans la touffeur moite de cette cité au bord de l’implosion.
C’est le genre de gros roman qui tient en haleine jusqu’à la dernière ligne et nous laisse hébété face à ce monde bicolore et à ce constat forcément décevant : tout le monde a plus ou moins tort dans cette histoire, autant ceux qui pensent que les Noirs sont tous coupables que ceux qui sont convaincus qu’ils sont tous victimes.


Richard Price est également un scénariste à succès: "La Couleur de l'argent" (Oscar du meilleur scénario en 1988), "New York Stories" (1989), tous deux de Martin Scorcese, "Mélodie pour un meurtre" (1989) avec Al Pacino, "Mad Dog and Glory "(1992) avec Robert de Niro ou encore "Clokers"(1995), de Spike Lee.

Les 39 marches de John Buchan




John Buchan , écrivain écossais, a écrit une trentaine de fictions et encore plus de récits historiques. Mais son roman de loin le plus célèbre est The 39 Steps (Les 39 Marches) adapté pour le cinéma par un certain Alfred Hitchcock en 1935.

C'est certainement un des précurseurs des romans d'espionnage et le point fort du livre est son suspense.
Découvrir un cadavre, un poignard planté en plein coeur, au beau milieu de son salon n'est pas de tout repos. Quand il s'avére qu' une organisation secrète ultra-puissante fomente , de son coté, un complot international aux objectifs les plus noirs ... On se sent bien seul.
Vingt jours pour échapper à ses poursuivants, fuir à travers l' Ecosse , déjouer les stratagèmes, sauver l'Europe et la paix... Vingt jours d'une course infernale qu'il faut absolument gagner.


Bonne lecture du premier chapitre...la suite à télécharger sur http://www.pitbook.com/htm/suspense02.htm


John Buchan

LES TRENTE-NEUF
MARCHES



1- L'homme qui mourut



Cet après-midi de mai, je revins de la City vers les 3 heures,
complètement dégoûté de vivre. Trois mois passés dans la mère
patrie avaient suffi à m'en rassasier. Si quelqu'un m'eût prédit
un an plus tôt que j'en arriverais là, je lui aurais ri au nez ; pourtant
c'était un fait. Le climat me rendait mélancolique, la
conversation de la généralité des Anglais me donnait la nausée ;
je ne prenais pas assez d'exercice, et les plaisirs de Londres me
paraissaient fades comme de l'eau de Seltz qui est restée au soleil.

– Richard Hannay, mon ami, me répétais-je, tu t'es trompé
de filon, il s'agirait de sortir de là.

Je me mordais les lèvres au souvenir des projets que j'avais
échafaudés pendant ces dernières années à Buluwayo. En y
amassant mon pécule – il y en a de plus gros, mais je le trouvais
suffisant –, je m'y étais promis des plaisirs de toutes sortes.
Emmené loin de l'Écosse par mon père dès l'âge de six ans, je
n'étais pas revenu au pays depuis lors : l'Angleterre m'apparaissait
donc comme dans un rêve des Mille et Une Nuits, et je
comptais m'y établir pour le restant de mes jours.

Mais je fus vite désillusionné. Au bout d'une semaine j'étais
las de voir les curiosités de la ville, et en moins d'un mois j'en
avais assez des restaurants, des théâtres et des courses de chevaux.
Mon ennui provenait sans doute de ce que je n'avais pas
un vrai copain pour m'y accompagner. Beaucoup de gens m'invitaient
chez eux, mais ils ne s'intéressaient guère à moi. Ils me
lançaient deux ou trois questions sur l'Afrique du Sud, et puis
revenaient à leurs affaires personnelles. Des grandes dames impérialistes
me conviaient à des thés où je rencontrais des instituteurs
de la Nouvelle-Zélande et des directeurs de journaux de
Vancouver, et où je m'assommais au-delà de tout. Ainsi donc, à
trente-sept ans, sain et robuste, muni d'assez d'argent pour me
payer du bon temps, je bâillais tout le long du jour à me décrocher
la mâchoire. Un peu plus et je décidais de prendre le large
et de retourner dans le «veld1», car j'étais l'homme le plus parfaitement
ennuyé du Royaume-Uni.

Cet après-midi-là je venais de tarabuster mon agent de
change au sujet de placements, à seule fin de m'occuper l'esprit,
et avant de retourner chez moi j'entrai à mon club – un estaminet
pour mieux dire, qui admettait des Coloniaux comme membres.
Je pris un apéritif à l'eau, en lisant les feuilles du soir. Elles
ne parlaient que du conflit dans le Proche-Orient, et il y avait
entre autres un article sur Karolidès, le premier ministre de
Grèce. Il me plaisait, ce gars-là. C'était sous tous rapports le seul
homme en vue considérable ; et, de plus, il jouait un jeu loyal, ce
qu'on n'eût pu dire de beaucoup d'autres. J'appris qu'on le haïssait
comme une vraie bête noire à Berlin et à Vienne, mais que
nous allions le soutenir ; et un journal même voyait en lui la
dernière barrière entre l'Europe et la catastrophe. Je me demandai
à ce propos s'il n'y aurait pas un emploi pour moi de ce
côté. L'Albanie me séduisait, comme étant le seul pays où l'on
fût à l'abri du bâillement.

Vers 6 heures, je rentrai chez moi, m'habillai, dînai au café
Royal, et entrai dans un music-hall. Le spectacle était inepte ;
rien que femmes cabriolantes et hommes à grimaces de singes ;
aussi je ne restai guère. La nuit étant douce et limpide, je regagnai
à pied l'appartement que j'avais loué près de Portland
Place. Autour de moi la foule s'écoulait sur les trottoirs, active et
bavarde, et j'enviai les gens pour leurs occupations. Ces trottins,
ces employés, ces élégants, ces policemen avaient au moins dans
la vie un intérêt qui les faisait mouvoir. Je donnai une demi-couronne
à un mendiant que je vis bâiller : c'était un frère de misère. À Oxford
Circus je pris à témoin le ciel de printemps etfis un voeu.

J'accordais un dernier jour à ma vieille patrie pour
me procurer quelque chose à ma convenance : si rien n'arrivait
je retournais au Cap par le prochain bateau.

Mon appartement formait le premier étage d'un nouvel
immeuble situé derrière Langham Place. Il y avait un escalier
commun, avec un portier et un garçon d'ascenseur à l'entrée,
mais il n'y avait ni restaurant ni rien de ce genre, et chaque appartement
était tout à fait indépendant des autres. Comme je
déteste les domestiques à demeure, j'avais pris à mon service un
garçon qui venait chaque jour. Il arrivait le matin avant 8 heures,
et partait d'habitude à 7, car je ne dînais jamais chez moi.

Je venais d'introduire ma clef dans la serrure quand un
homme surgit à mes côtés. Je ne l'avais pas vu s'approcher, et
son apparition soudaine me fit tressaillir. C'était un individu
fluet à la courte barbe brune et aux petits yeux bleus et vrilleurs.
Je le reconnus pour le locataire du dernier étage, avec qui j'avais
déjà échangé quelques mots dans l'escalier.

– Puis-je vous parler ? dit-il. Me permettez-vous d'entrer
une minute ?

Il contenait sa voix avec effort, et sa main me tapotait le
bras.

J'ouvris ma porte et le fis entrer. Il n'eut pas plus tôt franchi
le seuil qu'il prit son élan vers la pièce du fond, où j'allais
d'habitude fumer et écrire ma correspondance. Puis il s'en revint
comme un trait.


– La porte est-elle bien fermée ? demanda-t-il fiévreusement.
Et il assujettit la chaîne de sa propre main.

– Je suis absolument confus, dit-il d'un ton modeste. Je
prends là une liberté excessive, mais vous me semblez devoir
comprendre. Je n'ai cessé de vous avoir en vue depuis huit jours
que les choses se sont gâtées. Dites, voulez-vous me rendre un
service ?

– Je veux bien vous écouter, fis-je. C'est tout ce que je puis
promettre.

Ce petit bonhomme nerveux m'agaçait de plus en plus avec
ses grimaces.

Il avisa sur la table à côté de lui un plateau à liqueurs, et se
versa un whisky-soda puissant. Il l'avala en trois goulées, et brisa
le verre en le reposant.

– Excusez-moi, dit-il. Je suis un peu agité, ce soir. Il m'arrive,
voyez-vous, qu'à l'heure actuelle je suis mort.
Je m'installai dans un fauteuil et allumai une pipe.

– Quel effet ça fait-il ? demandai-je.
J'étais bien convaincu d'avoir affaire à un fou.
Un sourire fugitif illumina son visage contracté :

– Non, je ne suis pas fou… du moins pas encore. Tenez,
monsieur, je vous ai observé, et je crois que vous êtes un type de
sang-froid. Je crois aussi que vous êtes un honnête homme, et
que vous n'auriez pas peur de jouer une partie dangereuse. Je
vais me confier à vous. J'ai besoin d'assistance plus que personne
au monde, et je veux savoir si je puis compter sur vous.

– Allez-y de votre histoire, répondis-je, et je vous dirai ça.

Il parut se recueillir pour un grand effort, et puis entama
un récit des plus abracadabrants. Au début je n'y comprenais
rien, et je dus l'arrêter et lui poser des questions. Mais voici la
chose en substance :

Il était né en Amérique, au Kentucky. Ses études terminées,
comme il avait passablement de fortune, il se mit en route afin
de voir le monde. Il écrivit quelque peu, joua le rôle de correspondant
de guerre pour un journal de Chicago, et passa un an
ou deux dans le sud-est de l'Europe. Je m'aperçus qu'il était bon
polyglotte, et qu'il avait beaucoup fréquenté la haute société de
ces régions. Il citait familièrement bien des noms que je me
rappelais avoir vus dans les journaux.

Il s'était mêlé à la politique, me raconta-t-il, d'abord parce
qu'elle l'intéressait, et ensuite par entraînement inévitable. Je
devinais en lui un garçon vif et d'esprit inquiet, désireux d'aller
toujours au fond des choses. Il alla un peu plus loin qu'il ne l'eût
voulu.

Je donne ici ce qu'il me raconta, aussi bien que je pus le
débrouiller. Au-delà et derrière les gouvernements et les armées,
il existait d'après lui un puissant mouvement occulte, organisé
par un monde des plus redoutables. Ce qu'il en avait découvert
par hasard le passionna : il alla plus avant, et finit par se
laisser prendre. À son dire, l'association comportait une bonne
part de ces anarchistes instruits qui font les révolutions, mais à
côté de ceux-là il y avait des financiers qui ne visaient qu'à l'argent
: un homme habile peut réaliser de gros bénéfices sur un
marché en baisse ; et les deux catégories s'entendaient pour
mettre la discorde en Europe.

Il me révéla plusieurs faits bizarres donnant l'explication
d'un tas de choses qui m'avaient intrigué – des faits qui se produisirent
au cours de la guerre des Balkans : comment un État
prit tout à coup le dessus, pourquoi des alliances furent nouées
et rompues, pourquoi certains hommes disparurent, et d'où venait
le nerf de la guerre. Le but final de la machination était de
mettre aux prises la Russie et l'Allemagne.

Je lui en demandai la raison. Il me répondit que les anarchistes
croyaient triompher grâce à la guerre. Du chaos général
qui en résulterait, ils s'attendaient à voir sortir un monde nouveau.
Les capitalistes, eux, rafleraient la galette, et feraient fortune
en rachetant les épaves. Le capital, à son dire, manquait de
conscience aussi bien que de patrie. Derrière le capital,
d’ailleurs, il y avait la juiverie, et la juiverie détestait la Russie
pis que le diable.

– Quoi d'étonnant ? s'écria-t-il. Voilà trois cents ans qu'on
les persécute ! Ceci n'est que la revanche des pogroms. Les Juifs
sont partout, mais il faut descendre jusqu'au bas de l'escalier de
service pour les découvrir. Prenez par exemple une grosse maison
d'affaires germanique. Si vous avez à traiter avec elle, le
premier personnage que vous rencontrez est le Prince von und
zu Quelque chose, un élégant jeune homme qui parle l'anglais le
plus universitaire – sans morgue toutefois. Si votre affaire est
d'importance, vous allez trouver derrière lui un Westphalien
prognathe au front fuyant et distingué comme un goret. C'est là
l'homme d'affaires allemand qui inspire une telle frousse à vos
journaux anglais. Mais s'il s'agit d'un trafic tout à fait sérieux
qui vous oblige à voir le vrai patron, il y a dix contre un à parier
que vous serez mis en présence d'un petit Juif blême au regard
de serpent à sonnettes et affalé dans un fauteuil d'osier. Oui,
monsieur, voilà l'homme qui dirige le monde à l'heure actuelle,
et cet homme rêve de poignarder l'Empire du Tzar, parce que sa
tante a été violentée et son père knouté dans une masure des
bords de la Volga.

Je ne pus m'empêcher de lui dire que ses juifs anarchistes
me paraissaient avoir gagné bien peu de terrain.

– Oui et non, répondit-il. Ils ont progressé jusqu'à un certain
point, mais ils se sont heurtés à plus fort que la finance, à ce
qu'on ne peut acheter, aux vieux instincts combatifs essentiels à
l'humanité. Quand vous allez vous faire tuer, vous dénichez un
drapeau et un pays quelconques à défendre, et si vous en réchappez
vous les aimez pour tout de bon. Ces sots bougres de
soldats ont pris la chose à coeur, ce qui a bouleversé le joli plan
élaboré à Berlin et à Vienne. Toutefois mes bons amis sont loin
d'avoir joué leur dernière carte. Ils ont gardé l'as dans leur manche,
et à moins que je ne parvienne à rester vivant un mois encore,
ils vont le jouer et gagner.

– Mais je croyais que vous étiez mort ! interrompis-je.

– Mors janua vitæ, sourit-il. (Je reconnus la citation :
c'était à peu près tout ce que je savais de latin.) J'y arrive, mais
je dois vous instruire d'un tas de choses auparavant. Si vous lisez
les journaux, vous connaissez sans doute le nom de Constantin
Karolidès ?

Je dressai l'oreille à ces mots, car je venais de lire des articles
sur lui cet après-midi même.

– C'est l'homme qui a fait échouer toutes leurs combinaisons.
C'est le seul grand cerveau de toute la bande politique, et il
se trouve de plus que c'est un honnête homme. En conséquence
voilà douze mois qu'on a résolu sa mort. J'ai fait cette découverte
sans peine, car elle était à la portée du dernier imbécile.
Mais j'ai découvert en outre le moyen qu'ils se proposent d'em
ployer, et cette connaissance était périlleuse. Voilà pourquoi j'ai
dû trépasser.

Il prit un nouveau whisky, et je m'en fis un également, car
l'animal commençait à m'intéresser.

– Ils ne peuvent l'atteindre dans son pays même, car il a
une garde rapprochée composée d'Épirotes qui tueraient père et
mère pour lui. Mais le 15 juin il va venir dans cette ville. Le Foreign
Office britannique s'est avisé de donner des thés internationaux,
dont le plus marquant est fixé à cette date. Or on
compte sur Karolidès comme principal invité, et si mes amis en
font à leur guise il ne reverra jamais ses enthousiastes concitoyens.

– Mais c'est bien simple, dis-je. Avertissez-le de rester chez
lui.

– Et je jouerais leur jeu ? répliqua-t-il vivement. S'il ne
vient pas, les voilà victorieux, car il est le seul qui puisse démêler
leur brouillamini. Et si l'on avertit son gouvernement il ne
viendra pas, car il ignore toute l'importance que les enjeux atteindront
le 15 juin.

– Et pourquoi pas le gouvernement britannique ? fis-je.
Nos dirigeants ne vont pas laisser massacrer leurs hôtes. Faitesleur
signe, et ils prendront des précautions supplémentaires.

– Mauvais moyen. On peut bourrer la ville de policiers en
bourgeois et doubler le service d'ordre, Constantin n'en sera pas
moins un homme mort. Mes amis ne jouent pas ce jeu pour des
prunes. Ils tiennent à supprimer Karolidès dans une grande occasion,
où toute l'Europe ait les yeux sur lui. Il sera assassiné
par un Autrichien, et il y aura toutes les preuves voulues pour
démontrer la connivence des gros bonnets de Vienne et de Berlin.
Le tout d'une fausseté diabolique, bien entendu, mais
l’affaire paraîtra noire à souhait pour le public. Je ne parle pas
en l'air, mon cher monsieur. Je suis arrivé à connaître dans le
dernier détail cette infernale machination, et je puis vous dire
qu’on n'aura pas vu ignominie plus raffinée depuis les Borgias.
Mais cela ne se produira pas si un certain individu qui connaît
les rouages de l'affaire se trouve encore vivant à Londres à la
date du 15 juin. Et cet individu n'est autre que votre serviteur,
Franklin P. Scudder.

Il commençait à me plaire, ce petit bonhomme. Ses mâchoires
claquèrent comme une attrape à souris, et l'ardeur de la
lutte brillait dans ses yeux vrilleurs. S'il me débitait un conte, il
était certainement bon acteur.

– D'où tenez-vous cette histoire ? lui demandai-je.

– J'en eus le premier soupçon dans une auberge de
l'Achensee, dans le Tyrol. Cela me mit en éveil, et je recueillis
mes autres documents dans un magasin de fourrures du quartier
galicien à Bude, puis au cercle des Étrangers de Vienne, et
dans une petite librairie voisine de la Racknitzstrasse, à Leipzig.
Je complétai mes preuves il y a dix jours, à Paris. Je ne puis
vous les exposer en détail à présent, car ce serait trop long.
Lorsque ma conviction fut faite, je jugeai de mon devoir de disparaître,
et je regagnai cette cité par un détour invraisemblable.
Je quittai Paris jeune franco-américain à la mode, et je m'embarquai
diamantaire juif à Hambourg. En Norvège, je fus un
Anglais amateur d'Ibsen réunissant des matériaux pour ses
conférences, mais au départ de Bergen j'étais un voyageur en
cinéma spécialisé dans les films de ski. Et j'arrivai ici de Leith
avec, dans ma poche, quantité d'offres de pâte à papier destinées
aux journaux de Londres. Jusqu'à hier je crus avoir suffisamment
brouillé ma piste, et j'en étais bien aise. Mais…

Ce souvenir parut le bouleverser, et il engloutit une nouvelle
rasade de whisky.

– Mais je vis un homme posté dans la rue en face de cet
immeuble. Je restais d'ordinaire enfermé chez moi toute la
journée, ne sortant qu'une heure ou deux après la tombée de la
nuit. Je le surveillai un bout de temps par ma fenêtre, et je crus
le reconnaître… Il entra et parla au portier… En revenant de
promenade hier soir je trouvai une carte dans ma boîte aux lettres.
Elle portait le nom de l'homme que je souhaite le moins
rencontrer sur la terre.

Le regard que je surpris dans les yeux de mon interlocuteur,
le réel effroi peint sur ses traits, achevèrent de me
convaincre. Je haussai la voix d'un ton pour lui demander ce
qu'il fit ensuite.

– Je compris que j'étais emboîté aussi net qu'un hareng
mariné, et qu'il me restait un seul moyen d'en sortir. Je n'avais
plus qu'à décéder. Si mes persécuteurs me croyaient mort, leur
vigilance se rendormirait.

– Et comment avez-vous fait ?

– Je racontai à l'homme qui me sert de valet que je me sentais
au plus mal, et je m'efforçai de prendre un air d'enterrement.
J'y arrivai sans peine, car je ne suis pas mauvais comédien.
Puis je me procurai un cadavre – il y a toujours moyen de
se procurer un cadavre à Londres quand on sait où s'adresser.
Je le ramenai dans une malle sur un fiacre à galerie, et je fus
obligé de me faire soutenir pour remonter jusqu'à mon étage. Il
me fallait, voyez-vous, accumuler des témoignages en vue de
l'enquête. Je me mis au lit et ordonnai à mon serviteur de me
confectionner une boisson soporifique, après quoi je le renvoyai.
Il voulait aller chercher un docteur, mais je sacrai un
brin, disant que je ne pouvais souffrir les drogues. Le mort était
de ma taille, et comme je l'estimai défunt par suite d'excès alcooliques,
je disposai çà et là des bouteilles bien en vue. La mâ
sauter d'un coup de revolver. Il se trouvera je suppose demain
quelqu'un pour jurer avoir entendu la détonation, mais il n'y a
pas de voisin à mon étage, et je crus pouvoir risquer la chose. Je
laissai donc le corps dans mon lit, vêtu de mon pyjama, avec un
revolver à l'abandon sur les couvertures et un désordre considérable
à l'entour. Puis je revêtis un complet que je tenais en réserve
à toute occurrence. Je n'osai pas me raser, crainte de laisser
un indice, et d'ailleurs il était complètement inutile pour moi
de songer à gagner la rue. J'avais beaucoup pensé à vous depuis
le matin, et je ne voyais rien d'autre à faire que de m'adresser à
vous. De ma fenêtre je guettai votre retour, puis descendis l'escalier
à votre rencontre… Et maintenant, monsieur, vous en savez
à peu près autant que moi sur cette affaire.

Il s'assit en clignotant comme une chouette, trépidant de
nervosité et néanmoins résolu à fond. J'étais à cette heure entièrement
persuadé de sa franchise envers moi. Bien que son récit
fût de la plus haute invraisemblance, j'avais maintes fois déjà
entendu raconter des choses baroques dont j'apprenais plus
tard l'authenticité, et je m'étais fait une règle de juger le narrateur
plutôt que son histoire. S'il eût prétendu élire domicile
dans mon appartement à cette fin de me couper la gorge, il aurait
inventé un conte moins dur à avaler.

– Passez-moi votre clef, lui dis-je, que j'aille jeter un coup
d'oeil sur le cadavre. Excusez ma méfiance, mais je tiens à vérifier
un peu si possible.

Il secoua la tête d'un air désolé.

– Je pensais bien que vous me la demanderiez ; mais je ne
l'ai pas prise. Elle est restée après ma chaîne, sur la table de toilette.
Il me fallait l'abandonner, car je ne pouvais laisser aucun
indice propre à exciter des soupçons. Les seigneurs qui m'en
veulent sont des citoyens bigrement éveillés. Vous devez me
croire de confiance pour cette nuit, et demain vous aurez bien
suffisamment la preuve de l'histoire du cadavre.

Je réfléchis quelques instants.

– Soit. Je vous fais confiance pour la nuit. Je vais vous enfermer
dans cette pièce et emporter la clef… Un dernier mot, Mr
Scudder. Je crois en votre loyauté, mais pour le cas contraire, je
dois vous prévenir que je sais manier un pistolet.

– Bien sûr, fit-il, en se dressant avec une certaine vivacité.
Je n'ai pas l'avantage de vous connaître de nom, monsieur, mais
permettez-moi de vous dire que vous êtes un homme chic… Je
vous serais obligé de me prêter un rasoir.

Je l'emmenai dans ma chambre à coucher, que je mis à sa
disposition. Au bout d'une demi-heure il en sortit un personnage
que j'eus peine à reconnaître. Seuls ses yeux vrilleurs et
avides étaient les mêmes. Il avait rasé barbe et moustaches, fait
une raie de milieu et taillé ses sourcils. De plus il se tenait
comme à la parade, et représentait, y inclus le teint basané, le
vrai type de l'officier britannique resté longtemps aux Indes. Il
tira aussi un monocle, qu'il s'incrusta dans l'orbite, et toute
trace d'américanisme avait disparu de son langage.

– Ma parole ! Mr Scudder…, bégayai-je.

– Plus Mr Scudder, rectifia-t-il ; le capitaine Théophilus
Digby, du 40ème Gourkhas, actuellement en congé dans ses
foyers. Je vous serais obligé, monsieur, de vous en souvenir.
Je lui improvisai un lit dans mon fumoir, et gagnai moimême
ma couche, plus joyeux que je ne l'avais été depuis un
mois. Il arrive tout de même quelquefois des choses, dans cette
métropole de malheur !

Je fus réveillé le lendemain matin par un tapage du diable
que faisait mon valet Paddock en s'acharnant sur la porte du
fumoir. Ce Paddock était un garçon que j'avais tiré d'affaire làbas,
dans le Selawki, et emmené comme domestique lors de
mon retour en Angleterre. Il s'exprimait avec l'élégance d'un
hippopotame, et n'entendait pas grand-chose à son service,
mais je pouvais du moins compter sur sa fidélité.

– Assez de chahut, Paddock, lui dis-je. Il y a un ami à moi,
le capitaine… le capitaine (je n'arrivais pas à retrouver son nom)
en train de pioncer là-dedans. Apprête le petit déjeuner pour
deux et reviens ensuite me parler.

Je racontai à mon Paddock une belle histoire comme quoi
mon ami, « une grosse légume », avait les nerfs très abîmés par
l'excès de travail, et qu'il lui fallait un repos et une tranquillité
absolus. Personne ne devait le savoir chez moi, ou sinon il se
verrait assailli de communications du secrétariat des Indes et du
premier ministre, et adieu sa cure de repos. Je dois dire que
Scudder joua son rôle à merveille, lors du petit déjeuner. Il fixa
Paddock à travers son monocle, tel un vrai officier anglais, l'interrogea
sur la guerre des Boers, et me sortit un tas de boniments
sur des copains de fantaisie. Paddock n'était jamais parvenu
à me dire «sir», mais à Scudder il en donna comme si sa
vie en dépendait.

Je laissai mon hôte en compagnie du journal et d'une boîte
de cigares et partis pour la Cité. Lorsque j'en revins, à l'heure du
déjeuner, le garçon d'ascenseur m'accueillit d'un air solennel.

– Sale affaire ici ce matin, monsieur. Le gentleman du n° 15
s'est flanqué une balle dans la tête. On vient de l'emporter à la
morgue. La police est là-haut à présent.

Je montai au n° 15, et trouvai deux agents et un commissaire
en train d'examiner les lieux. Je leur posai quelques ques
tions stupides, et ils s'empressèrent de m'expulser. J'arrêtai
alors le garçon qui avait servi Scudder, pour lui tirer les vers du
nez, mais je vis tout de suite qu'il ne soupçonnait rien. C'était un
type pleurnichard à face de sacristain, et une demi-couronne
aida fortement à le consoler.

J'assistai à l'enquête du lendemain. Le gérant d'une maison
d'éditions déclara que le défunt était venu lui proposer de la
pâte à papier et qu'il le croyait attaché à une entreprise américaine.
Le jury conclut à un suicide dans un accès de fièvre
chaude, et les quelques effets du mort furent transmis au consul
des États-Unis pour qu'il en disposât. Je racontai l'affaire en
détail à Scudder, qui s'amusa beaucoup. Il regrettait de n'avoir
pu assister à l'enquête, car il eût trouvé cela aussi savoureux que
de lire son propre billet de mort.

Durant les deux premiers jours qu'il passa chez moi dans
cette pièce de derrière, il se tint fort tranquille. Il lisait, fumait,
ou griffonnait abondamment sur un calepin, et chaque soir nous
faisions une partie d'échecs, où il me battait à plates coutures. Il
tâchait, je crois, d'apaiser ses nerfs, qui venaient d'être soumis à
une rude épreuve. Mais le troisième jour je m'aperçus qu'il
commençait à redevenir inquiet. Il dressa une liste des jours à
courir jusqu'au 15 juin, et les pointa au crayon rouge l'un après
l'autre, ajoutant en regard des notes sténographiques. Je le
trouvais fréquemment absorbé dans une sombre rêverie, les
yeux dans le vague, et ces accès méditatifs étaient suivis d'un
grand abattement.

Je ne tardai pas à voir qu'il était de nouveau sur des épines.
Il prêtait l'oreille au moindre bruit, et me demandait sans cesse
si l'on pouvait se fier à Paddock. Une ou deux fois il se montra
fort hargneux, et s'en excusa. Je ne lui en voulus pas. J'étais
plein d'indulgence, car il avait entrepris une tâche des plus

Son salut personnel le préoccupait bien moins que la réussite
du plan qu'il avait conçu. Ce petit bonhomme était un vrai
silex, sans le moindre point faible. Un soir il prit un air très
grave, et me dit :

– Écoutez, Hannay, il me semble que je dois vous mettre
un peu plus au courant de cette histoire. Je serais navré de disparaître
sans laisser quelqu'un d'autre pour soutenir la lutte.

Et il m'exposa en détail ce qu'il ne m'avait appris qu'en
gros.

Je ne lui accordai pas grande attention. Le fait est que ses
aventures m'intéressaient plus que sa haute politique. À mon
avis Karolidès et ses affaires ne me regardaient pas, et là-dessus
je m'en remettais complètement à Scudder. Je retins donc peu
de chose de ce qu'il me dit. Il fut très net, je m'en souviens, sur
ce point : le danger ne commencerait pour Karolidès qu'avec
son arrivée à Londres, et ce danger viendrait des plus hautes
sphères, que n'atteindrait pas une ombre de soupçon. Il mentionna
le nom d'une femme – Julia Czechenyi – comme associée
à ce danger. Elle devait, paraît-il, servir d'appeau, et soustraire
Karolidès à la surveillance de ses gardes. Il m'entretint aussi
d'une Pierre-Noire et d'un homme qui zézayait en parlant, et il
me décrivit très minutieusement un personnage qu'il ne pouvait
évoquer sans frémir – un vieillard doué d'une voix juvénile et
dont les yeux s'encapuchonnaient à sa volonté comme ceux d'un
épervier.

Il parla aussi beaucoup de la mort. Il s'inquiétait excessivement
de mener sa tâche à bonne fin, mais ne redoutait point
qu'on lui ôtât la vie.

– Mourir ? J'imagine que ce doit être comme de s'endormir
après une grande fatigue, et de s'éveiller par un beau jour d'été
où la senteur des foins entre par la fenêtre. J'ai souvent remer
cié Dieu pour des matins de ce genre, jadis dans le pays de
l'Herbe-Bleue2, et je pense que je Le remercierai en m'éveillant
de l'autre côté du Jourdain.

Le lendemain il fut beaucoup plus gai, et lut presque toute la journée
la vie de Stonewall Jackson. Je sortis pour aller dîner avec un ingénieur des mines que je devais voir au sujet d'affaires, et rentrai vers 10 heures et demie, à temps pour notre
partie d'échecs avant de nous mettre au lit.

J'avais le cigare aux lèvres, il m'en souvient, lorsque je
poussai la porte du fumoir. L'électricité n'était pas allumée, ce qui me parut étrange. Je me demandai si Scudder était déjà couché.

Je tournai le commutateur : il n'y avait personne dans
la pièce.
Mais j'aperçus dans le coin le plus éloigné un objet dont
la vue me fit lâcher mon cigare et m'envahit d'une sueur froide…
 
 Mon hôte gisait étendu sur le dos. Un long coutelas qui lui traversait le coeur et le clouait au plancher.

Miso Soup de Ryu Murakami

...Rencontre avec un tueur...

Kenji, à peine sorti du lycée, propose ses services en accompagnant des touristes Américains dans les quartiers chauds.
Il démarche ses clients au moyen de petites annonces passées dans le Tokyo Pink Guide, journal gratuit tokyoïte au nom évocateur , afin de les guider dans Kabukichô, la nuit quand le quartier s’échauffe et se pervertit...
Les gaijin se ressemblent tous... gras, blancs, plutôt gentils et paumés comme des Japonais. Leurs goûts sont simples, ils sont prévisibles. Bref, le jeune homme se demande pourquoi ses compatriotes ont tellement de mal à comprendre les étrangers. Jusqu’au jour où il rencontre Frank.

La rencontre avec son nouveau client américain déstabilisera Kenji et le changera à jamais.

« Franck » n’est pas un touriste lambda, en quête de frissons, c’est un énigmatique voyageur du crime qui se dit importateur de pièces détachées pour Toyota (plutôt ironique). Il est  venu au Japon pour goûter à la soupe Miso dont les Japonais se régalent quotidiennement. Il souhaite en effet savoir « quel genre de peuple pouvait boire une soupe pareille tous les jours… »
Au début, tout est simple : Frank veut faire des rencontres avec les prostituées du quartier. Mais bientôt il manifeste un comportement assez imprévisible, aux confins de la perversité.
Il pose des questions étonnantes , amorales et glaciales :
"Partout dans le monde, c’est pareil, non, je veux dire, n’y a-t-il vraiment personne au monde qui ait plutôt envie de caresser la joue d’un clochard, et d’assassiner un bébé ?"

Légitimement inquiet, Kenji apprend que des meurtres immondes ont eu lieu dans le quartier. Au fait, où loge vraiment Frank, et qui est-il? De bar à hôtesses en karaoké, de branlodrome en terrain de base-ball, le jeune Japonais découvrira la personnalité de son client.
Face à ce personnage ambigu, Kenji fait le lien entre lui et les terribles meurtres que les journaux relatent. Il en est certain : ce client qu’il promène en ces lieux sordides est un tueur sanguinaire, un chasseur sans scrupules qui s"amuse à charcuter les corps . Mais une peur viscérale l'habite car sa vie est en jeu ; mais aussi celle de Jun, sa petite amie, dont Franck connaît l’existence.
Il devient alors la victime du jeu du chat et de la souris instauré par Franck.

Ce roman glacé n'est pas un polar au sens strict du terme mais une étude sociologique d'un Japon victime de démesure technologique, de surconsommation, où les traditions familiales ne peuvent qu’abdiquer, face à cette nouvelle génération sans âme et dépourvue d’idéal. Il dénonce ainsi cette masse impersonnelle ployant sous le poids des richesses capitalistes et  accablée par sa propre solitude.
D'ailleurs La prostitution n’a pas de but : les lycéennes japonaises qui s’y adonnent n’ont pas de besoin matériel.

Kenji est certes le narrateur du récit et guide de surcroît, mais il est pareil à une marionnette . Le récit s’entremêle de ses nombreuses descriptions, de ses introspections angoissées, de ses analyses lucides, de ses dialogues avec Franck et sa petite amie. Il ne semble que spectateur, ce qui désoriente d’autant plus le lecteur.

Mais les massacres sanguinolents que Franck perpétue rappelle la déshumanisation d'une société spectatrice ( d'ailleurs aussi bien japonaise qu'américaine). La violence est noyée dans l’indifférence générale, ici symbolisé par Kenji, qui -au-delà d’un instinct de survie évident - se fait hypnotiser, anesthésié par son bourreau, à l’instar de toutes ses victimes.

Un roman dur à l' écriture parfois indigeste mais un roman culte, l'American Psycho Japonais.

"Dans la Brume électrique " de Bertrand Tavernier d'aprés James Lee Burke

C'était un vrai pari que d'adapter au cinéma un roman de James Lee Burke, styliste du polar comparé pour son lyrisme aux grands de la littérature américaine et dont l'aura rayonne bien au-delà des frontières du genre. Ce défi, le Français Bertrand Tavernier l'a relevé pour sa première production américaine ( exercice difficile), en s'attaquant à l'un de ses livres les plus forts et les plus complexes, "Dans la brume électrique ".

L'intrigue fait resurgir un crime raciste d'un passé très récent, et se développe en spirale autour des traumatismes du flic Dave Robicheaux, rongé par l'alcool (...décidemment) et les remords, doué comme pas deux pour aimanter le Mal.

Dans la brume électrique est un roman policier américain, qui fait découvrir au lecteur ce personnage dense et profond, pétri d’humanité qu'est Robicheaux, mais aussi un coin des États-Unis chargé d’Histoire.
Région délimitée par trois points : New Iberia, Bâton Rouge, Lafayette et une société à deux couleurs, les Noirs, les Blancs, qui porte en elle les stigmates d’un passé violent entre esclavage et Guerre de Sécession.

L’intrigue policière est double . Au présent, avec la recherche d’un tueur psychopathe et sadique tendance charcutier d’épouvante, et au passé, trente-cinq ans auparavant, alors qu’il était encore étudiant, Dave Robicheaux a été témoin d’un crime : deux Blancs ont abattu un Noir dans les bayous. Le tout sur fond de tournage d’un film d’époque consacré à la Guerre de Sécession, en partie financé par Baby Feet Balboni ( John Goodman), mafioso du cru parti à La Nouvelle–Orléans, revenu pour le film et que Robicheaux connaît depuis l’enfance.

De retour chez lui après une investigation sur la scène d’un nouveau crime infâme, Dave fait la rencontre d’Elrod Sykes, l'acteur principal. Elrod raconte à Dave qu’il a vu, gisant dans un marais, le corps décomposé d’un homme noir enchaîné. Cette découverte fait rapidement resurgir des souvenirs du passé de Dave. Mais à mesure que Dave se rapproche du meurtrier, le meurtrier se rapproche de la famille de Dave...

Première impression forte : dans le rôle de Dave Robicheaux, Tommy Lee Jones apparaît comme une évidence,tant il exprime le malaise insondable du personnage.
L'acteur sait magistralement interprété les personnages qui s'interrogent ,tourmenté et torturé ( a voir impérativement ce fabuleux drame qu'est " Dans la vallée d'Elah ").Il n'a pas d'ailleurs a joué beaucoup tant sont visage , marqué, Est et Restera Robicheaux.

Les scènes où affleure ce mal-être sont aussi choc que celles où éclate sa violence contenue. Désormais, quand je lirai une enquête de Robicheaux, je ne pourrai m'empêcher de voir le visage et la silhouette de Tommy Lee Jones.

Deuxième réussite, et pas la plus accessible: le réalisateur a parfaitement restitué l'atmosphère poisseuse, le parfum de malédiction, l'horizon désespérement bouché de la Louisiane de Burke. La chaleur , l'humidité et une présence entêtante de paysages hybrides, entre ciel et terre, aux frontières brouillées par l’eau : océan, bayous, pluies.Une nature magnifique mais violente et dangereuse, comme les hommes.

D'autant qu'il a situé l'histoire de nos jours, en y intégrant les effets de l'ouragan Katrina.
Tavernier a sublimé le roman ,évoquant aussi les "femmes" de Robicheaux, sa compagne et sa fille, ou intégrant de vrais surprises, comme le personnage du vieux musicien noir Hogman Patin (interprêté par la star du blues Buddy Guy...choix trés judicieux).

 Le film se révèle très convaincant...et amenera j'en suis sur de nouveaux lecteurs à James Lee Burke

Retour à la grande ombre de Hakan Nesser


Håkan Nesser est un autre de ces auteurs scandinaves qui ont été récemment traduit en anglais.
Ce brillant écrivain suédois a écrit une série de livres mettant en scène l'inspecteur Van Veeteren , bon vivant en dépit d’une sévère maladie et d’un optimisme déroutant...Sympathique, intelligent, passionné , rieur mais surtout posé et èquilibré , ce qui nous change de certains Islandais dépressif ou autres Norvégiens alcooliques.

Le retour à la grande ombre est un grand roman criminel très psychologique mais surtout énormément détaillé sur les méthodes et procédures policières malgré le fait que l'action se situe dans une ville nordique imaginaire, Maardam. C'est ce qu'on appelle un " police procedurals" à l'instar des "Law procédurals" de Grisham par exemple et se récit ne déroge pas à la règle tant il respire d'authenticité.

Un athlète déchu rentre chez lui après avoir passé vingt-quatre ans derrière les barreaux. Huit mois plus tard, on découvre son cadavre mutilé près de la ferme de la Grande Ombre , Un cadavre décapité ou il manque aussi les mains et les pieds et qui est découvert ,enveloppé dans un tapis , par un enfant au cours d'une sortie de classe.. L’homme était-il innocent, comme il l’avait toujours proclamé ?, Le récit tourne beaucoup plus autour de l'enquête menée par Van Veeteren , à l'aube d'une opération chirurgicale sévère , et de son équipe de détectives à laquelle il déléguera.
L'enquête se sèpare en deux volets, qui est victime et qui est le meurtrier .Léopold Verhaven ;ce fameux Verhaven, une coureur de demi-fond de renommée mondiale, avait été emprisonné pour le meurtre de deux jeunes femmes lesquelles entretenaient chacune une relation avec le sportif. Comme Van Veeteren revient sur les éléments de preuve de la tuerie précédente, il a aussi le sentiment que Verhaven aurait pu être innocent.

Le lecteur est pris par les nombreux interrogatoires de routine. L'affaire ,elle-même, est bizarre et compliquée, impliquant le meurtre de trois personnes.
Une action intéressante, une intrigue plutôt bien ficelée, simple et efficace , pimentée d'un humour légèrement noir, qui contribue à l'ambiance, et des personnages riches et attractifs.Häkan Nesser a une écriture intéressante et certains de ses personnages valent la peine d'être découverts.
c'est suffisamment rythmé pour éviter toute perte d'attention , implacable et haletant !!!
Fans de Mankell, Vous apprécierez Hakan Nesser! Fortement recommandé.

Un tueur à Munich d' Andrea Maria Schenkel

Publié chez Actes Sud dans la collection Actes noirs, excellente collection puisqu' elle nous fit connaitre Stieg Larsson  et sa trilogie Millénium , Un tueur a Munich est le deuxième roman d'Andrea Maria Schenkel, auteure allemande déja à l'origine de "Tannöd" ( La ferme du crime ). Ces deux romans ont obtenu l'un comme l'autre le "Deutscher Krimi Preis".

L'action se déroule à Munich entre 1931 et 1939. Les événements ne nous sont pas présentés dans un ordre chronologique. Le roman s'ouvre ainsi sur la condamnation à mort et l'exécution de Josef Kalteis, accusé en 1939 du meurtre de plusieurs jeunes femmes dans les environs de la capitale bavaroise.
Andrea Maria Schenkel se base sur une histoire vraie, celle de Johann Eichhorn, par ailleurs membre du NSDAP (  qui deviendra plus tard le parti nazi), et qui defraya la chronique dans l' Allemagne d'avant guerre.
Un violeur et meurtrier de femmes connu sous le nom de "Der Schreck des Westens Münchner". Une de ses victimes fut Katharina Schätzle , qui devient Kathie sous la plume d' Andrea Shenkel.


Le 14 Octobre 1931 la police allemande fait une une macabre découverte. Lorsqu'elle est appelée prés du lit de l'Isar au sud Munichois , elle retrouve un corps ligoté enveloppé dans un linge. De grosses pierres ont été nécessaires pour assurer que le corps ne flotte pas. Les premières investigations de la police indiquent que la victime a été étranglée et son identité est rapidement révélé : Katharina Schätzle, assassinée une semaine après son arrivée à Munich.
Une récompense de 300 marks allemands sera bientôt promise a quiconque mènerait à l'arrestation de l'assassin. Mais ce n'est que sept ans plus tard que finira l'enquête.
En 1939, Johann Eichhorn, marié avec deux enfants et,travaillant pour les chemins de fer allemands est finalement pris en flagrant délit alors qu'il tente de violer une jeune fille de 12ans.

Au cours de son interrogatoire, il admettra être à l'origine du meurtre de Kathie Schätzle et avouera plusieurs autres crimes entre 1934 et 1938 , quatre autres femmes qu'il aurait , par ailleurs, également violé.
... On pense encore aujourd'hui lui en attribuer presque 90.
Il attirait ses victimes dans les bois , les dépouillait après leur meurtres et ,détail macabre, avait la fâcheuse habitude de découper les parties intimes de leur corps.
Il fut condamné à mort le 1 Décembre 1939 par guillotine.

L'interrogatoire de Josef Kalteis traverse habilement le roman : si l'on peut encore le croire, au début, lorsqu'il affirme ne s'en être pris qu'à une seule jeune fille (qu'il n'a pas tuée), plus le récit avance, plus on découvre l'ampleur de sa folie meurtrière. Kalteis est un sociopathe qui n'a ni remord ni empathie , menteur dans l' âme mais aussi fier dans sa folie.

C’est bien écrit, dense et compact, tout en nous donnant un aperçu de la vie munichoise et des rêves des jeunes allemandes. Le ton est simple, relativement clinique mais réussit à faire monter une tension assez palpable.L'auteure signe un excellent second roman, aussi noir que fascinant. Elle dépeint formidablement l' Allemagne désillusionnée des ouvriers, des filles et des désoeuvrées, des perdants de la grande-guerre et des revanchards . C'est un décor rêvé à l'épanouissement d'un tueur en série et on lit d'une traite ce récit, pris dans l'atmosphère sombre et délétère qu'il dégage.

Le roman est construit par bribes , une construction originale et différente des autres romans policiers puisque c'est une narration où l’on remonte le temps personnage par personnage:

Le récit est organisé autour du portrait de Kathie, une jeune campagnarde venue tenter sa chance à Munich et montée à Munich pour trouver une place de bonne. Kathie rencontrera  Mitzi, une amie entretenue par un fiancé lointain et " protégée " par un compagnon, qui lui fait comprendre qu’en trouvant d'ailleurs un protecteur, elle n’aura pas besoin de travailler et pourra vivre comme une dame. Mais Kathie croisera le chemin de Kalteis et deviendra sa première victime.
On suit le récit de son arrivée à Munich, le témoignages de proches d’autres victimes, les extraits d’interrogatoires de Joseph Kalteis (mais nous n’entendrons que les réponses du meurtrier à ses interrogateurs). Tout s’alterne et les strates s’imbriquent clairement, nous comprenons que Joseph tuera Kathie et suivons la jeune fille, qui rêvait de devenir une dame, se vendre pour quelque argent et finir assassinée.
Le compte à rebours est commencé pour Kathie et on attend avec effroi le moment où la jeune fille va croiser le chemin de son bourreau, la tension devenant de plus en plus palpable au fur et a mesure du récit.

Un reproche quand même ( profitez-en , c'est rare) , le livre n'est vraiment pas épais et peut se lire d'une traite , le récit nous enchaînant littéralement.
Un peu plus de consistance et il y aurait eu matière pour un roman glaçant manquant aussi quelques peu d'émotion à l'image du personnage du tueur.

Pulps Magazines


Pour ceux qui ne connaissent pas et pour les autres , un petit rappel.


Le nom de Pulp Magazines vient de publications peu onéreuses , 10cents en général et imprimés sur du papier de mauvaise qualité, constitué de fibre de bois très grossière (woodpulp), par souci d'économie. De plus, cela créait l'opposition avec les slicks, publications de bien meilleures qualités dont le support consistait en du papier lissé ( genre Time magazine).

Les pulps sont les successeurs des dime novels (le « roman à trois sous » anglophone) et des brochures moralisantes publiées par les associations caritatives du XIXe siècle afin de mettre en garde les masses laborieuses contre les dangers tels que la boisson et la débauche.


Seulement dés 1930 l'on voit apparaitre hormis les fameux comics et leurs super héros et les scifi novels, des detective comics qui ont fait la part belle aux grandes affaires criminelles , aux enquêteurs comme aux assassins.

Les pulps ont aussi compté dans leurs pages beaucoup d'auteurs passés depuis à la postérité, comme Dashiell Hammett , Ed McBain ou Raymond Chandler.

 Et contrairement aux Dime Novels, le pulp fait la part belle aux Pin ups.

Les couvertures de ces magasines sont surtout célèbres pour leur demoiselles demi-vêtus en détresse, souvent en attente du héros sauveur.La femme y est sur-représentée soit en victime soit en meurtrière et souvent dénudée.

Une couverture de Mystery montrera un flic aux allures de voyou crapuleux déchirer les vêtements d' une jeune femme impuissante. Une autre exhibera une otage ligotée ressemblant à Betty Page , l'égérie de l'érotisme soft des années avant-guerre.Pour aviver un fantasme, la femme ligotée est plus attirante qu'à l'ordinaire, en outre, elle permet de faire un pied de nez cynique à la censure puritaine américaine qui sévissait des années 20 à la fin du maccarthisme
Certains pulps se vendront ou s'échangeront sous le manteau.

 La couverture joua bien entendu un role majeur dans la commercialisation des pulp fiction, et un certain nombre de graphistes sont devenus des artistes aussi populaires que les auteurs romanciers.  Parmi les plus célèbres retenons Frank R. Paul, Virgil Finlay, Edd Cartier, Margaret Brundage et Norman Saunders. D'ailleurs, souvent, la couverture fut le point de départ narratif du récit dont devait s'inspirer les écrivains. Un graphiste imaginait une scène, attendait l'aval de l'éditeur qui ensuite contactait un écrivain pour a son tour imaginer une nouvelle ou un roman en phase avec la couverture de l'illustrateur..


Les Pulps aujourd'hui se collectionnent , ont un marché et une côte.. Et si ce n'est pas déjà fait , on verra certainement se vendre un Pulp aux enchères de Drouot ou Sotheby's un jour ou l'autre


Pour vous faire une idée voici quelques covers art des magazines les plus célèbres:












Le signe des Quatre d' Arthur Conan Doyle

Regard Noir vous fait découvrir chaque semaine un roman ou une nouvelle d'un auteur renommé ou à découvrir, et ceci en vous éditant le premier chapitre d'une oeuvre.
S'agissant généralement d'un Ebook gratuit , vous pourrez par la suite le télécharger gratuitement si l'envie vous prends.

Le signe des quatre , publié en Février 1890 est le deuxième roman de Conan Doyle ou Sherlock Holmes fait son apparition . Bonne lecture à tous.


 
Arthur Conan Doyle
 
LE SIGNE DES QUATRE
 
 
 –  Chapitre I  La déduction est une science


Sherlock Holmes prit la bouteille au coin de la cheminée
puis sortit la seringue hypodermique de son étui de cuir. Ses
longs doigts pâles et nerveux préparèrent l’aiguille avant de
relever la manche gauche de sa chemise. Un instant son regard
pensif s’arrêta sur le réseau veineux de l’avant-bras criblé
d’innombrables traces de piqûres. Puis il y enfonça l’aiguille
avec précision, injecta le liquide, et se cala dans le fauteuil de
velours en poussant un long soupir de satisfaction.

Depuis plusieurs mois j’assistais à cette séance qui se
renouvelait trois fois par jour, mais je ne m’y habituais toujours
pas. Au contraire, ce spectacle m’irritait chaque jour davantage,
et la nuit ma conscience me reprochait de n’avoir pas eu le
courage de protester. Combien de fois ne m’étais-je pas juré de
délivrer mon âme et de dire ce que j’avais à dire ! Mais l’attitude
nonchalante et réservée de mon compagnon faisait de lui le
dernier homme avec lequel on pût se permettre une certaine
indiscrétion. Je connaissais ses dons exceptionnels et ses
qualités peu communes qui m’en imposaient : à le contrarier, je
me serais senti timide et maladroit.

Pourtant, cet après-midi-là, je ne pus me contenir. Était-ce
la bouteille du Beaune que nous avions bue à déjeuner ? Était-ce
sa manière provocante qui accentua mon exaspération ? En tout
cas, il me fallut parler.

« Aujourd’hui, lui demandai-je, morphine ou cocaïne ? »

Ses yeux quittèrent languissamment le vieux livre imprimé
en caractères gothiques qu’il tenait ouvert.

« Cocaïne, dit-il, une solution à sept pour cent. Vous
plairait-il de l’essayer ?

– Non, certainement pas ! répondis-je avec brusquerie. Je
ne suis pas encore remis de la campagne d’Afghanistan. Je ne
peux pas me permettre de dilapider mes forces. »

Ma véhémence le fit sourire.

« Peut-être avez-vous raison, Watson, dit-il. Peut-être cette
drogue a-t-elle une influence néfaste sur mon corps. Mais je la
trouve si stimulante pour la clarification de mon esprit, que les
effets secondaires me paraissent d’une importance négligeable.

– Mais considérez la chose dans son ensemble ! m’écriai-je
avec chaleur. Votre cerveau peut, en effet, connaître une acuité
extraordinaire ; mais à quel prix ! C’est un processus
pathologique et morbide qui provoque un renouvellement
accéléré des tissus, qui peut donc entraîner un affaiblissement
permanent. Vous connaissez aussi la noire dépression qui
s’ensuit : le jeu en vaut-il la chandelle ? Pourquoi risquer de
perdre pour un simple plaisir passager les grands dons qui sont
en vous. Souvenez-vous que ce n’est pas seulement l’ami qui
parle en ce moment, mais le médecin en partie responsable de
votre santé. »

Il ne parut pas offensé. Au contraire, il rassembla les
extrémités de ses dix doigts et posa ses coudes sur les bras de
son fauteuil comme quelqu’un s’apprêtant à savourer une
conversation.

« Mon esprit refuse la stagnation, répondit-il ; donnez-moi
des problèmes, du travail ! Donnez-moi le cryptogramme le plus
abstrait ou l’analyse la plus complexe, et me voilà dans
l’atmosphère qui me convient. Alors je puis me passer de
stimulants artificiels. Mais je déteste trop la morne routine et
l’existence ! Il me faut une exaltation mentale : c’est d’ailleurs
pourquoi j’ai choisi cette singulière profession ; ou plutôt,
pourquoi je l’ai créée, puisque je suis le seul au monde de mon
espèce.

– Le seul détective privé ? dis-je, levant les sourcils.

– Le seul détective privé que l’on vienne consulter, précisat-
il. En ce qui concerne la détection, la recherche, c’est moi la
suprême Cour d’appel. Lorsque Gregson ou Lestrade, ou
Athelney Jones donnent leur langue au chat – ce qui devient
une habitude chez eux, soit dit en passant – c’est moi qu’ils
viennent trouver. J’examine les données en tant qu’expert et
j’exprime l’opinion d’un spécialiste. En pareils cas, je ne
demande aucune reconnaissance officielle de mon rôle. Mon
nom n’apparaît pas dans les journaux. Le travail en lui-même, le
plaisir de trouver un champ de manoeuvres pour mes dons
personnels sont ma plus haute récompense. Vous avez d’ailleurs
eu l’occasion de me voir à l’oeuvre dans l’affaire de Jefferson
Hope.

– En effet. Et jamais rien ne m’a tant frappé. À tel point
que j’en ai fait un petit livre, sous le titre quelque peu
fantastique de Une Étude en rouge. »

Il hocha tristement la tête.

« Je l’ai parcouru, dit-il. Je ne peux honnêtement vous en
féliciter. La détection est, ou devrait être, une science exacte ;
elle devrait donc être constamment traitée avec froideur et sans
émotion. Vous avez essayé de la teinter de romantisme, ce qui
produit le même effet que si vous introduisiez une histoire
d’amour ou un enlèvement dans la cinquième proposition
d’Euclide.

– Mais l’élément romantique existait objectivement !
m’écriai-je. Je ne pouvais accommoder les faits à ma guise.

– En pareil cas, certains faits doivent être supprimés ou,
tout au moins, rapportés avec un sens équitable des
proportions. La seule chose qui méritait d’être mentionnée dans
cette affaire, était le curieux raisonnement analytique
remontant des effets aux causes, grâce à quoi je suis parvenu à
la démêler. »

J’étais agacé, irrité par cette critique ; n’avais-je pas
travaillé spécialement pour lui plaire ? Son orgueil semblait
regretter que chaque ligne de mon petit livre n’eût pas été
consacrée uniquement à ses faits et gestes… Plus qu’une fois,
durant les années passées avec lui à Baker Street, j’avais observé
qu’une légère vanité perçait sous l’attitude tranquille et
didactique de mon compagnon. Je ne répliquai rien, et
m’occupai de ma jambe blessée. Une balle Jezail l’avait
traversée quelque temps auparavant, et bien que je ne fusse pas
empêché de marcher, je souffrais à chaque changement du
temps.

« Ma clientèle s’est récemment étendue aux pays du
continent, reprit Holmes en bourrant sa vieille pipe de bruyère.
La semaine dernière François le Villard est venu me consulter.
C’est un homme d’une certaine notoriété dans la Police
Judiciaire française. Il possède la fine intuition du Celte, mais il
lui manque les connaissances étendues qui lui permettraient
d’atteindre les sommets de son art. L’affaire concernait un
testament et soulevait quelques points intéressants. J’ai pu le
renvoyer à deux cas similaires, l’un à Riga en 1857, l’autre à
Saint-Louis en 1871 ; cela lui a permis de trouver la solution
exacte. Voici la lettre reçue ce matin me remerciant pour l’aide
apportée. »

Il me tendait, en parlant, une feuille froissée d’aspect
étrange. Je la parcourus ; il s’y trouvait une profusion de
superlatifs, de magnifique, de coup de maître, de tour de force,
qui attestaient l’ardente admiration du Français.

« Il écrit comme un élève à son maître, dis-je.

– Oh ! l’aide que je lui ai apportée ne méritait pas un tel
éloge ! dit Sherlock Holmes d’un ton badin. Il est lui-même très
doué ; il possède deux des trois qualités nécessaires au parfait
détective : le pouvoir d’observer et celui de déduire. Il ne lui
manque que le savoir et cela peut venir avec le temps. Il est en
train de traduire en français mes minces essais.

– Vos essais ?

– Oh ! vous ne saviez pas ? s’écria-t-il en riant. Oui, je suis
coupable d’avoir écrit plusieurs traités, tous sur des questions
techniques, d’ailleurs. Celui-ci, par exemple, « Sur la
discrimination entre les différents tabacs ». Cent quarante
variétés de cigares, cigarettes, et tabacs y sont énumérées ; des
reproductions en couleurs illustrent les différents aspects des
cendres. C’est une question qui revient continuellement dans les
procès criminels. Des cendres peuvent constituer un indice
d’une importance capitale. Si vous pouvez dire, par exemple,
que tel meurtre a été commis par un homme fumant un cigare
de l’Inde, cela restreint évidemment votre champ de recherches.
Pour l’oeil exercé, la différence est aussi vaste entre la cendre
noire d’un « Trichinopoly » et le blanc duvet du tabac « Bird’s
Eye », qu’entre un chou et une pomme de terre.

– Vous êtes en effet remarquablement doué pour les petits
détails !

– J’apprécie leur importance. Tenez, voici mon essai sur la
détection des traces de pas, avec quelques remarques
concernant l’utilisation du plâtre de Paris pour préserver les
empreintes… Un curieux petit ouvrage, celui-là aussi ! Il traite
de l’influence des métiers sur la forme des mains, avec gravures
à l’appui, représentant des mains de couvreurs, de marins, de
bûcherons, de typographes, de tisserands, et de tailleurs de
diamants. C’est d’un grand intérêt pratique pour le détective
scientifique surtout pour découvrir les antécédents d’un
criminel et dans les cas de corps non identifiés. Mais je vous
ennuie avec mes balivernes !

– Point du tout ! répondis-je sincèrement. Cela m’intéresse
beaucoup ; surtout depuis que j’ai eu l’occasion de vous voir
mettre vos balivernes en application. Mais vous parliez, il y a un
instant, d’observation et de déduction. Il me semble que l’un
implique forcément l’autre, au moins en partie.

– Bah, à peine ! dit-il en s’adossant confortablement dans
son fauteuil, tandis que de sa pipe s’élevaient d’épaisses volutes
bleues. Ainsi, l’observation m’indique que vous vous êtes rendu
à la poste de Wigmore Street ce matin ; mais c’est par déduction
que je sais que vous avez envoyé un télégramme.

– Exact ! m’écriai-je. Correct sur les deux points ! Mais
j’avoue ne pas voir comment vous y êtes parvenu. Je me suis
décidé soudainement et je n’en ai parlé à quiconque.

– C’est la simplicité même ! remarqua-t-il en riant
doucement de ma surprise. Si absurdement simple qu’une
explication paraît superflue. Pourtant, cet exemple peut servir à
définir les limites de l’observation et de la déduction. Ainsi,
j’observe des traces de boue rougeâtre à votre chaussure. Or,
juste en face de la poste de Wigmore Street, la chaussée vient
d’être défaite ; de la terre s’y trouve répandue de telle sorte qu’il
est difficile de ne pas marcher dedans pour entrer dans le
bureau. Enfin, cette terre est de cette singulière teinte rougeâtre
qui, autant que je sache, ne se trouve nulle part ailleurs dans le
voisinage. Tout ceci est observation. Le reste est déduction.

– Comment, alors, avez-vous déduit le télégramme ?

– Voyons, je savais pertinemment que vous n’aviez pas
écrit de lettre puisque toute la matinée je suis resté assis en face
de vous. Je puis voir également sur votre bureau un lot de
timbres et un épais paquet de cartes postales. Pourquoi seriezvous
donc allé à la poste, sinon pour envoyer un télégramme ?
Éliminez tous les autres mobiles, celui qui reste doit être le bon.

– C’est le cas cette fois-ci, répondis-je après un moment de
réflexion. La chose est, comme vous dites, extrêmement
simple… Me prendriez-vous cependant pour un impertinent si
je soumettais vos théories à un examen plus sévère ?

– Au contraire, répondit-il. Cela m’empêchera de prendre
une deuxième dose de cocaïne. Je serais enchanté de me
pencher sur un problème que vous me soumettriez.

– Je vous ai entendu dire qu’il est difficile de se servir
quotidiennement d’un objet sans que la personnalité de son
possesseur y laisse des indices qu’un observateur exercé puisse
lire. Or, j’ai acquis depuis peu une montre de poche. Auriezvous
la bonté de me donner votre opinion quant aux habitudes
ou à la personnalité de son ancien propriétaire ? »

Je lui tendis la montre non sans malice : l’examen, je le
savais, allait se révéler impossible, et le caquet de mon
compagnon s’en trouverait rabattu. Il soupesa l’objet, scruta
attentivement le cadran, ouvrit le boîtier et examina le
mouvement d’abord à l’oeil nu, puis avec une loupe. J’eus du
mal à retenir un sourire devant son visage déconfit lorsqu’il
referma la montre et me la rendit.

« Il n’y a que peu d’indices, remarqua-t-il. La montre ayant
été récemment nettoyée, je suis privé des traces les plus
évocatrices.

– C’est exact ! répondis-je. Elle a été nettoyée avant de
m’être remise. »

En moi-même, j’accusai mon compagnon de présenter une
excuse boiteuse pour couvrir sa défaite. Quels indices pensait-il
tirer d’une montre non nettoyée ?

« Bien que peu satisfaisante, mon enquête n’a pas été
entièrement négative, observa-t-il, en fixant le plafond d’un
regard terne et lointain. Si je ne me trompe, cette montre
appartenait à votre frère aîné qui l’hérita de votre père.

– Ce sont sans doute les initiales H. W. gravées au dos du
boîtier qui vous suggèrent cette explication ?

– Parfaitement. Le W. indique votre nom de famille. La
montre date de près de cinquante ans ; les initiales sont aussi
vieilles que la montre qui fut donc fabriquée pour la génération
précédente. Les bijoux sont généralement donnés au fils aîné,
lequel porte généralement de nom de son père. Or, votre père, si
je me souviens bien, est décédé depuis plusieurs années. Il
s’ensuit que la montre était entre les mains de votre frère aîné.

– Jusqu’ici, c’est vrai ! dis-je. Avez-vous trouvé autre
chose ?

– C’était un homme négligent et désordonné ; oui, fort
négligent. Il avait de bons atouts au départ, mais il les gaspilla.
Il vécut dans une pauvreté coupée de courtes périodes de
prospérité ; et il est mort après s’être adonné à la boisson. Voilà
tout ce que j’ai pu trouver. »

L’amertume déborda de mon coeur. Je bondis de mon
fauteuil et arpentai furieusement la pièce malgré ma jambe
blessée.

« C’est indigne de vous, Holmes ! m’écriai-je. Je ne vous
aurais jamais cru capable d’une telle bassesse ! Vous vous êtes
renseigné sur la vie de mon malheureux frère : et vous essayez
de me faire croire que vous avez déduit ces renseignements par
je ne sais quel moyen de fantaisie.

« Ne vous attendez pas à ce que je croie que vous avez lu
tout ceci dans une vieille montre ! C’est un procédé peu
charitable qui, pour tout dire, frôle le charlatanisme.

– Mon cher docteur, je vous prie d’accepter mes excuses,
dit-il gentiment. Voyant l’affaire comme un problème abstrait,
j’ai oublié combien cela vous touchait de près et pouvait vous
être pénible. Je vous assure, Watson, que j’ignorais tout de votre
frère et jusqu’à son existence avant d’examiner cette montre.

– Alors, comment, au nom du Ciel, ces choses-là vous
furent-elles révélées ? Tout est vrai, jusqu’au plus petit détail.

– Ah ! c’est de la chance ! Je ne pouvais dire que ce qui me
paraissait le plus probable. Je ne m’attendais pas à être si exact.


– Ce n’était pas, simplement, un exercice de devinettes ?

– Non, non ; jamais je ne devine. C’est une habitude
détestable, qui détruit la faculté de raisonner. Ce qui vous
semble étrange l’est seulement parce que vous ne suivez pas
mon raisonnement et n’observez pas les petits faits desquels on
peut tirer de grandes déductions. Par exemple, j’ai commencé
par dire que votre frère était négligent. Observez donc la partie
inférieure du boîtier et vous remarquerez qu’il est non
seulement légèrement cabossé en deux endroits, mais
également couvert d’éraflures ; celles-ci ont été faites par
d’autres objets : des clefs ou des pièces de monnaie qu’il mettait
dans la même poche. Ce n’est sûrement pas un tour de force que
de déduire la négligence chez un homme qui traite d’une
manière aussi cavalière une montre de cinquante guinées. Ce
n’est pas non plus un raisonnement génial qui me fait dire
qu’un héritage comportant un objet d’une telle valeur a dû être
substantiel. »

Je hochai la tête pour montrer que je le suivais.

« D’autre part, les prêteurs sur gages ont l’habitude en
Angleterre de graver sur la montre, avec la pointe d’une épingle,
le numéro du reçu délivré lors de la mise en gage de l’objet.
C’est plus pratique qu’une étiquette qui risque d’être perdue ou
transportée sur un autre article. Or, il n’y a pas moins de quatre
numéros de cette sorte à l’intérieur du boîtier ; ma loupe les
montre distinctement. D’où une première déduction : votre
frère était souvent dans la gêne. Deuxième déduction : il
connaissait des périodes de prospérité faute desquelles il
n’aurait pu retirer sa montre. Enfin, je vous demande de
regarder dans le couvercle intérieur l’orifice où s’introduit la clef
du remontoir. Un homme sobre ne l’aurait pas rayé ainsi ! En
revanche, toutes les montres des alcooliques portent les
marques de mains pas trop sûres d’elles-mêmes pour remonter
le mécanisme. Que reste-t-il donc de mystérieux dans mes
explications ?

– Tout est clair comme le jour, répondis-je. Je regrette
d’avoir été injuste à votre égard. J’aurais dû témoigner d’une
plus grande foi en vos capacités. Puis-je vous demander si vous
avez une affaire sur le chantier en ce moment ?

– Non. D’où la cocaïne. Je ne puis vivre sans faire travailler
mon cerveau. Y a-t-il une autre activité valable dans la vie ?
Approchez-vous de la fenêtre, ici. Le monde a-t-il jamais été
aussi lugubre, médiocre et ennuyeux ? Regardez ce brouillard
jaunâtre qui s’étale le long de la rue et qui s’écrase inutilement
contre ces mornes maisons ! Quoi de plus cafardeux et de plus
prosaïque ? Dites-moi donc, docteur, à quoi peuvent servir des
facultés qui restent sans utilisation ? Le crime est banal, la vie
est banale, et seules les qualités banales trouvent à s’exercer icibas.
»

J’ouvris la bouche pour répondre à cette tirade, lorsqu’on
frappa à la porte ; notre logeuse entra, apportant une carte sur
le plateau de cuivre.

« C’est une jeune femme qui désire vous voir, dit-elle à
mon compagnon.

– Mlle Mary Morstan, lut-il. Hum ! Je n’ai aucun souvenir
de ce nom. Voulez-vous introduire cette personne, madame
Hudson ? Ne partez pas, docteur ; je préférerais que vous
assistiez à l’entrevue. »


.....La suite à télécharger ici : http://www.pitbook.com/htm/suspense.htm

L' île des chasseurs d'oiseaux de Peter May


Peter May, écrivain écossais, a rencontré un large public grâce à sa « série chinoise », six polars construits autour d’un couple d’enquêteur ; Li Yan, jeune commissaire chinois et Margaret Campbell, médecin légiste américaine avec en toile de fond choc culturel orient-occident et bouleversements de la société chinoise contemporaine ( Meurtre a Pekin , le Quatrième sacrifice, les disparus de shanghai...).

L’Île des chasseurs d’oiseaux est son livre « le plus personnel » et se déroule en Écosse, son pays natal. Plus précisément dans l’île de Lewis, la plus au nord de l’archipel des Hébrides extérieures, une île battue par les vents, sans arbres, recouverte de landes où l’on se chauffe à la tourbe, parle le gaélique et où se déroulent encore des traditions ancestrales d’une cruauté absolue.

Marqué par la perte récente de son fils unique, l'inspecteur Fin Macleod, déjà chargé d'une enquête sur un assassinat commis à Edimburg, est envoyé sur Lewis , où il n'est pas revenu depuis dix-huit ans et ou un cadavre exécuté selon le même modus operandi vient d'y être découvert. . Sa femme lui a clairement indiqué que s’il partait enquêter, comme lui ordonne sa hiérarchie, sur cet assassinat , elle ne serait pas là à son retour.

Fin qui est rentré dans la police parce que c’est ce qu’on faisait quand on quittait les îles et qu’on n’avait pas de qualification revient donc à Lewis où il retrouve ses camarades d’enfance parmi lesquels Artair qui a épousé Marsaili, son premier gros coup de cœur, qui lui servait de traductrice lorsqu’il est arrivé à l’école ne parlant que le gaélique. Fin retrouve aussi Donald Murray ,le fils du pasteur, et Calum Macdonald ,le souffre-douleur d'Ange Macritchie, le fameux cadavre,chef tyrannique de la bande dont Fin faisait partie et que personne ne semble regretter  .
Pour la plupart, il n’est pas le bienvenu...

Parmi les faits marquants du passé de Fin il y a l’expédition qui chaque année, depuis des siècles, conduit une douzaine d’hommes sur un rocher inhabité pour y tuer deux mille « fous de Bassan » qui viennent s’y nicher pour nidifier. La chair de ces « gugas » est en effet fort appréciée des habitants de Lewis. Fin, à contrecœur, a participé dans sa jeunesse à une telle expédition initiatique au cours de laquelle le père d’Artair est mort en lui sauvant la vie…
Que s'est-il passé il y a dix-huit ans entre ces hommes, quel est le secret qui pèse sur eux et ressurgit aujourd'hui? Sur fond de traditions ancestrales d'une cruauté absolue, Peter May nous plonge au coeur de l'histoire personnelle de son enquêteur.

Un roman noir, fort bien construit, d’une redoutable efficacité, où fausses pistes, dialogues à double sens, coups de théâtre, scènes glaçantes, se mêlent pour tenir constamment en haleine le lecteur.L’intrigue se mêle au journal intime de Fin, homme blessé et le lecteur navigue d’un narrateur à l’autre… C'est assez captivant.

Extrait:
"Bien que les yeux de Fin fussent clos, ils étaient grands ouverts pour la première fois en dix-huit ans. Cette sensation qu'il avait eue durant toute sa vie d'adulte, qu'il y avait quelque chose qu'il ne pouvait voir, quelque chose qui avait disparu au-delà de son champ de vision. Le choc était physiquement douloureux. La tension le raidissait. Comment pouvait-il avoir oublié ? Soudain, sa conscience était inondée de souvenirs, comme les scènes d'un cauchemar qui reviennent au réveil. Il sentait la bile monter en lui, tandis que les images défilaient sur sa rétine, comme un vieux film de famille."


La destruction des "fous de bassan" a évidement ému les organisations de défense des oiseaux. Mais les traditions ont la vie dure et en 1954 le Wild Birds Protection Act a émis une dispense spécifique qui autorise la poursuite de ce massacre annuel.
Peter May ,écossais pur souche d'1m90, qui arbore une longue queue de cheval et s’habille en kilt nous offre un roman d'atmosphère sur cette île du nord battue par les tempêtes, cet étrange bout du monde où la vie comme le temps semblent s'être arrêtés.

Les chiens de Riga de Henning Mankell

Les chiens de Riga , voient la deuxiéme apparition de Wallander dans les romans de Mankell. Enquêteur à Ystad ,ce flic d’âge mur comprend toujours aussi mal la société dans laquelle il vit, a toujours des problèmes de communication avec son père et plus aucun contact avec la mère de ses enfants. Empêtré dans ses problèmes familiaux, on lui demande d’enquêter sur la découverte d’un canot échoué sur les rivages de Scanie.
Les corps vite identifiés de deux mafieux lettons d’origine russe sont retrouvés à bord du canot sur une plage et sous la neige de février.
Le major Liepa, un policier de Riga, se joint à l’inspecteur Wallander pour faire enquête.

Une briève amitié doublé d’une admiration réciproque va naitre entre les deux hommes jusqu'a ce que le vol du canot dans les locaux même de la police suédoise stoppe l’enquête du major Letton.
Aussitôt rentré chez lui, le policier , avec qui Wallander s’était découvert des affinités, est assassiné.
C’est au tour du suédois de se rendre à Riga  pour faire toute la lumière sur cet étrange affaire. Il part donc pour la Lettonie afin de se concerter avec la police locale sur les deux enquêtes.
N'obtenant pas les réponses qu'il cherchait, il y retourne , cette fois ci clandestinement, sans l'accord de ses supérieurs et aprés avoir posé quelques jours de congés.
Pour cela , il traversera une partie de l'Europe , via l'Allemagne,et se retrouve au centre d’une guerre civile larvée (l’action se déroule en 1991) à quelque mois de l’indépendance du pays balte.

La démocratie n’y est qu’un rêve !Le policier va trouver un monde glacé fait de surveillance policière, de menaces non voilées et surtout de mesonges.

Une atmosphère survoltée où les repères habituels, inexistants, et les amis, difficiles à distinguer des ennemis, la confiance difficile à accorder. L’enquête est difficile, dangereuse, et Wallander la fera en partie dans la clandestinité. Elle le plongera dans la complexité idéologique de ce moment historique où des communistes sincères, se sentant « trahis par la corruption et l’indifférence », se battaient aux cotés des indépendantistes.

Mankell a écrit les chiens de Riga en 1992 c’est à dire un an après la “libération” des pays balte et leur indépendance. Sa description d’une Riga sombre et fermée est très puissante et Mankell se sert de Wallander pour nous montrer le décalage qu’il existe entre nos démocraties occidentales et l’atmosphère de pseudo liberté qui règne dans ses pays officiellement libérés.

L’autre grande nouveauté, c’est l’engagement de Wallander dans une enquête qui dépasse son métier de policier et pour laquelle il prendra de grands risques pour sa vie.
Le rythme présent dans ce roman est assez lent pour que le lecteur comprenne le désarroi et la mélancolie de Wallander mais le rythme s’accélère au fur et à mesure que la propre vie de Wallander est en danger ce qui finit de rendre ce roman surprenant dans son cycle et agréable à lire.

Un bon roman qui vous proposera de vous plonger dans l’ancienne U.R.S.S en suivant un Wallander méconnaissable et amoureux de la veuve de Liepa , Baiba.

Les Chiens de Riga est un roman captivant où action et réflexion font bon ménage. Une quête de sens à la Mankell !

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